(Re)connaissances
Notre globe terrestre tourne autour du soleil, c’est chose bien connue depuis l’ami Galilée. Mais l’autre matin, en m’endormant, l’esprit un peu chahuté par les excès de la soirée et de la nuit, j’ai ressenti l’impérieuse nécessité de me relever pour vérifier à quelle vitesse nous étions en train de fendre le cosmos. La réponse m’a donné le vertige, bien plus encore que les restes d’alcool qui irriguaient à cettte heure tardive mon cerveau embrumé. 108.000 kilomètres par heure ! Trente kilomètres par seconde ! La baffe fut à la hauteur de la violence de ces vents solaires et des tempêtes de photons… Un court instant, l’espace de quelques centaines de kilomètres de vide, je me suis souvenu de ces vieux crétins qui expliquaient que, si la Terre tournait, nous serions expulsés dans le vide, et qu’il était donc évident que notre planète fût immobile.
Le monde n’a guère changé depuis Galilée. Le GIEC a beau nous avertir, dans son dernier rapport, que pourtant, elle se réchauffe, et plus encore que ce que nous imaginions, il reste des scientifiques – dont les douteuses recherches sont généralement financées par les lobbys industriels – pour tenter de nous convaincre du contraire. Mais là n’est pas mon propos.
Ce matin-là, l’évidence de notre situation m’a pénétré : nous voguons dans l’espace, pareils à des voyageurs qui, le temps d’une traversée, font table commune. Nous sommes des compagnons de voyage, montant à bord de notre vaisseau terrestre au rythme des naissances, descendant au hasard des escales. 6,7 milliards de compagnons embarqués, pour le meilleur et pour le pire. Quatre de plus à chaque minute qui passe. Et je me suis rappelé ces vieilles croyances battues en brèche par l’accroissement démographique – il faudrait que je reprenne mon Mircea Eliade pour en retrouver l’origine -, le stock d’âmes disponibles étant limité, viendra un jour où il n’y aura plus de naissances, car les corps ne pourront plus être habités.
Parfois cependant, nous rencontrons des êtres que nous connaissons déjà. Avons-nous, dans le passé, dans une autre vie, fait un bout de chemin ensemble ? Sommes-nous des voyageurs montés à bord, revenus poursuivre notre chemin, des visages entraperçus au cours de nos pérégrinations antérieures et que nous reconnaissons, avec une inquiétante familiarité ?
Celà m’est arrivé deux fois dans ma vie.
La première, c’était aux antipodes, dans les terres arides de l’Australie. Elyjah, rencontré au hasard de mes explorations, savait tout de moi, tout comme je savais tout de lui. Nous réalisâmes très vite que nous étions nés le même jour, à douze années d’intervalles – plus de 11 milliards de kilomètres autour du soleil. Après une courte phase d’hésitation, l’infinie tendresse que nous ressentions l’un pour l’autre se matérialisa rapidement dans des rapports particulièrement troublants. Qui était l’être avec lequel je faisais ainsi l’amour ? Une image de moi-même, réelle ou inventée ? Un jumeau, un siamois astral ? Un autre, dont j’avais immédiatement identifié les similitudes avec moi-même ? Un coup de foudre ? Etais-je en train d’aimer, ou de m’aimer ? Je suis enclin à penser, encore maintenant, que nos âmes s’étaient reconnues avant même que nos corps se fussent effleurés.
L’Australie étant un pays plutôt libéral en la matière, et moi-même étant à l’époque relativement enclin à abuser de la chose, je me souviens de notre dernière nuit ensemble, tous deux angoissés par l’inévitable séparation qui se profilait. Nous avions alterné les joints – cette herbe sèche, amère, dont la moindre bouffée vous décale progressivement, comme si la juxtaposition de votre corps et de votre esprit n’était en rien une obligation – et les calins, sur une plage scintillante d’étoiles, dans une mer brillante de plancton. Et tandis que nos corps enlacés ondulaient, nos âmes, ailleurs, au-dessus, faisaient également l’amour. Nous étions convaincus d’avoir habité d’autres corps, ailleurs, en un autre temps, d’avoir sacrifié aux mêmes rituels charnels. La question était de savoir lequel de nous deux avait porté l’enfant de l’autre…
Par la suite, nous avons repris l’un et l’autre nos routines respectives. La gravité, cette même gravité qui nous empêche d’être expulsés de notre vaisseau terrestre, nous a fait redescendre, retrouver une vie ordonnée, rangée tant bien que mal à force d’efforts et de travail. Mais nous savons l’un et l’autre que nous sommes des voyageurs – par nécessité, par curiosité, peu importe. Nous cherchons la même chose, marchons sur les mêmes traces : il nous est évident que nos chemins se croiseront de nouveau, que nous aurons le même plaisir à nous retrouver une fois encore, la même incroyable complicité, les mêmes manifestations de tendresse.
Dans la Mer de la Fertilité, les héros de Mishima évoluent ainsi au fil des réincarnations, selon la tradition bouddhiste. Avec une particularité, frappante : tandis que Honda reste vivant, à bord du vaisseau, Kiyoaki se réincarne trois fois, suivant le fil sombre des réincarnations jusqu’à devenir l’Ange en Décomposition. La dimension morale est omniprésente, jusqu’à l’inévitable conclusion administrée par Satoko, devenue abbesse : “La mémoire est comme un miroir fantôme. Il arrive qu’elle montre des choses trop lointaines pour qu’on les voie, et elle les montre parfois comme si elles étaient présentes”. Et Honda, devenu vieux, contemple le jardin du midi, vide, seulement empli du cri des cigales, et réalise soudain “qu’il était venu dans un lieu de nul souvenir, de néant”. Renvoyé violemment à ses propres constructions mentales, a-t-il pour autant atteint l’illumination ?
Pour ma part, je suis convaincu que, lors de ces rencontres aléatoires, nous approchons le divin. Frères et soeurs, partageant la même essence, c’est la reconnaissance de l’autre qui nous fait marcher sur le chemin spirituel, comme le pensaient les hérétiques adamistes – et notamment cette communauté du Libre Esprit dans la Flandre du XVème siècle – un mouvement qui sera d’ailleurs l’un des éléments clés de mon prochain roman. Nous ne sommes pas seuls sur le vaisseau terrestre, voilà qui est plutôt rassurant.
Kim Stanley Robinson a également utilisé la thématique de la réincarnation pour un magnifique what-if. Dans The Years of Rice and Salt, les personnages principaux se retrouvent au fil de leurs existences successives sur une Terre alternative après que l’Europe a été ravagée par la grande peste du Moyen-Age. Dans un monde arabe et asiatique, indien et chinois, japonais et amérindien, ils sont décidés à faire prendre corps à leurs idéaux et à lutter contre les dogmes établis, chaque passage dans le Bardö les renforçant dans leurs convictions.
Serait-il possible que, dans ces moments clés, lorsque nous découvrons l’un de ces êtres déjà connus, reconnus, nous imaginions des histoires alternatives, et que, plutôt que des souvenirs enfouis, remontés par hasard à la surface, ces rencontres soient l’écho insistant, pressant, d’un futur parallèle en train d’émerger, dans lequel nos choix et nos décisions sont autres ? L’idée me terrifie, en même temps que, paradoxalement, elle me rassure. Imaginez que, dans ces instants là, c’est un message qui nous est envoyé, pour nous dire de ne rien regretter, que ce qui devait être existe dans un monde parallèle, invisible, loin de nous, un message qui nous est chuchoté à l’oreille, comme on laisserait un baiser dans le cou de l’être aimé avant de partir…
Terrible, non ?





Bonjour Thierry,
Des âmes soeurs ont exprimé, expriment et exprimeront des réflexions analogues sur le thème de la reconnaissance. La reconnaissance, privilège peu souvent accordé.
Il y a quelques années, deux textes initiateurs ont d’abord guidé puis élargi ma recherche.
Le premier, une poésie de Théophile Gauthier, “affinités secrètes” (Emaux et Camées), à défaut du recueil voir sur le web, site wikisource.
Le second, la traduction d’un papyrus, à découvrir dans “le mystère de la vie et de la mort d’après l’enseignement des temples de l’ancienne Egypte” (Enel – Arka Edition – pages 406 à 408). Les phrases, tracées 1300 ans avant notre ère, répondent étonnamment à votre questionnement (au 4ème paragraphe de votre texte). Passé, présent, le temps s’efface.
La reconnaissance, le “nous ne sommes pas seuls sur le vaisseau terrestre” deviennent l’amorce d’un cheminement.
Je vous souhaite une longue route.
Francine