La forêt d’horloges

Transparence à Bennesse HouseC’est le titre, je crois, d’un poème de Federico Garcia Lorca, dans lequel il évoque les “frondaisons de tic-tac” et les “constellations de pendules”, tout désespéré à l’idée que l’amour ne sonne qu’une seule fois dans un monde aux heures multiples.

Pour ma part, depuis mon dernier post ici, j’ai eu l’impression de vivre dans un univers où trop de temps différents, divergents, déroulaient leurs échéances, leurs devoirs et leurs fatalités, m’imposaient leur propre rythme sans jamais me laisser respirer. Temps du travail et de la rémunération, ancré dans le quotidien des entreprises et des acteurs économiques. Temps de la création, torrent bouillonnant se transformant sans préavis en une lente rivière au cours tranquille, se heurtant parfois à des barrages naturels qu’il convient de faire sauter pour avancer. Temps du corps aussi, du vivant, avec ses biorythmes up et down, se défendant tant bien que mal contre la morosité ambiante d’un automne light et d’un hiver hard. Temps du voyage aussi, du décalage horaire, de la navigation d’un fuseau à l’autre.

De retour à New York sept années après mon dernier passage, j’arpente les rues de Manhattan à la recherche de l’énergie trépidante de la métropole, espérant lire sur les visages de cette ville démocrate un peu de l’euphorie mondiale – Barrack Obama vient d’être élu. NYC s’était fermée au monde après le 11 septembre, la page est maintenant officiellement tournée, et je m’étais dit que c’était à moi de faire le premier pas, d’y retourner : n’ai-je pas été renouveler mon passeport pour l’occasion, au cas où ? A la recherche de l’enfant prodigue, je n’ai trouvé, en ce mois de novembre 2008, qu’une indifférence bonhomme. Où est passée la ville que j’aimais tant ? Rideaux de fer tirés dans le Village, prolifération de franchises mercantiles – soupes à emporter et manucures à tous les coins de rue. Les boutiques brillent par leur absence totale d’originalité, les galeries d’art qui ont envahi le Meatpacking District – ce quartier interlope où j’avais situé le loft de Jeannette dans Le Chant des Arcanes – par leur fadeur extrême. Après la découverte d’un monde hostile et du fanatisme religieux, les New-Yorkais découvrent les méfaits de l’ultra-capitalisme. La ville de mes vingt ans, de mes trente ans, est sans doute au fond du trou qui bée encore dans le Financial District, à deux pas de Wall Street, près de l’endroit où deux vigiles m’ont sauté dessus parce que je m’apprêtais à prendre en photo la façade de leur immeuble.

Escapade d’une journée sous le soleil doré de l’automne, le long de la vallée de l’Hudson, jusqu’au fantastique Dia:Beacon, musée d’art moderne dans une usine de pur style Bauhaus en pleine campagne. Les tôles monumentales de Serra, les araignées de Bourgeois, et une impressionnante collection de Warhol s’offrent nonchalamment au visiteur, le transformant progressivement au cours de la visite. Dans le train qui nous ramenait vers Grand Central, j’ai avoué à mes amis que j’avais curieusement éprouvé dans ce musée des pulsions sexuelles intenses, et ils m’ont confessé à leur tour avoir ressenti les mêmes titillements. En riant, nous nous sommes rappelés la première scène de Pulsions, lorsqu’Angie Dickinson déambule dans les galeries d’un musée avant de céder à un inconnu.

Autre lumière dorée, autre voyage, autres émotions : quelques jours en Afrique du Sud dans les réserves animalières autour du Kruger. Pourquoi diable ai-je toujours, jusque là, ignoré l’Afrique ? J’ai parcouru l’Asie et les Amériques, j’ai sautillé d’île en île dans le Pacifique, et en vingt-cinq ans de voyages, j’ai toujours repoussé, tergiversé… Ce premier contact, maitrisé, tempéré, ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. Oui, bien sûr, l’incroyable beauté des grands félins… Mais à part ça ? J’en garde surtout le souvenir d’un temps décalé, rythmé par les obligations de safari, de ces longues journées pleines d’heures vides, sans possibilité de sortir de mon enclos électrifié. Un ennui subi… Suis-je resté sur ma réserve, me refusant à lâcher prise ? Me suis-je parqué moi-même au milieu de ces Afrikaners un peu vulgaires qui gèrent les infrastructures hôtelières ? Il m’appartiendra sans doute de me reposer, en temps utile, cette question.

Enfin, le compte à rebours du Silence des Arcanes s’est égrené au fil des procédures éditoriales. Le manuscrit terminé début novembre, il me semblait que nous disposerions du temps nécessaire à peaufiner cette parution tellement importante pour moi, prévue pour le 12 février prochain. Mais non, là encore, un rythme particulier, subi, non maîtrisable, ces étapes de relecture, de correction, de vérification d’épreuves, l’impression de refaire plusieurs fois le même travail, les mêmes taches. Contraintes, contraintes… Interlocuteurs multiples, allers-retours, décisions dans l’urgence… Pourquoi diantre n’aurait-on pas le droit de mettre une page blanche dans un texte ? Parce que ça ne se fait pas ? Pourquoi le service presse serait-il limité à des journalistes de SF pour un roman ? Pourquoi… ? Pourquoi doit-on toujours questionner, amener les autres à prendre conscience qu’ils ont tort, ou qu’ils n’ont qu’une vue partielle du problème ? Pourquoi n’aurais-je pas le droit de m’énerver un bon coup, de m’engueuler, de passer en force ?

Rien d’étonnant à ce que, parfois, je rêve de m’installer au Japon. Non pas benêtement, parce que ce serait un pays magique, non, mais simplement pour varier les sources de stress, oublier les insatisfactions liés à nos façons de faire (ou de ne pas faire) occidentales. Oui, envie de Japon, de ce temps régulier, stable, partagé. Le fait que la première moitié du Silence s’y déroule est peut-être un signal fort de mon inconscient…

En relisant ce texte, en me remémorant le film de ces derniers mois, je me dis que la forêt d’horloges est décidément une promenade bien épuisante.

~ par ThC le 27 janvier 2009.

Une Réponse to “La forêt d’horloges”

  1. Après l’épuisement peut venir l’abandon. Juste se laisser porter par le tic tac des horloges. Ne pas anticiper le prochain tic tac, ne pas se remémorer le précédent.Profiter de ce momment futile et si plein en même temps. Ca fait du bien de temps en temps. Prends soin de toi.

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