Nocturne indien
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Si la pluie va bien aux paysages japonais, c’est la nuit qui révèle la magie indienne, bien plus encore que le plein soleil : l’obscurité convient aux parcours sur le sous-continent, qu’il s’agisse d’apaiser les sens exacerbés du visiteur ou de donner du relief à ses vagabondages intérieurs. Un aller-retour express sur Pondichéry, le week-end dernier, m’a remis sur les traces du jeune Rossignol – héros du roman de Tabucchi autant qu’oiseau au chant crépusculaire.
Arrivée tardive à Chennai, après minuit. La carlingue s’ouvre en une explosion de fragrances : humidité, pourriture végétale, épices. Dans ce parfum de mort lente, pourtant aseptisé par les nettoyants chimiques de l’aéroport, on se sent plus vivant qu’ailleurs. Utilitarisme parfait, austérité quasi-protestante à d’infimes décalages près, des halls de l’immigration. Sortie à l’air libre, on abandonne la lumière glacée du bâtiment pour s’introduire dans la nuit noire en défilant devant une haie dense de visages curieux, de sourires, de mains tendues. Mise au monde inversée, on pénètre dans un monde chaud et sombre, peu à peu les espaces publics mal éclairés du parking se devinent. Nous attendons Babu, notre chauffeur, sous un tamarin au feuillage délicat, devant des Ambassador aux formes rondes, droit sorties d’un Hitchcock des années soixante.
Nous entamons la route vers Pondichéry, écrasés de sommeil, effrayés à l’idée d’être broyés par ces innombrables camions colorés, au cul orné de monstres grimaçants et de têtes de mort calligraphiées (hindi ? tamoul ?), bombes ambulantes “highly inflammable”, autocars aux portes ouvertes, aux marches recouvertes de femmes, d’enfants et d’hommes aux longs cils noirs et aux regards intenses. Habitations, cabanes de chantiers, masures de bidonville, la nuit se déchire de phares aveuglants dans une cacophonie de klaxons. Les échoppes au bord de la route s’éclairent de néons et de lampes à basse consommation, les temples et les églises se parent de guirlandes lumineuses. Un thé à mi-chemin : sous la tôle de l’auvent, de curieuses araignées au ventre gonflé brillent, ornant de perles blanchâtres leurs toiles maladroites. Effluves de cardamome, de masala, de piment, de friture et d’excréments se mêlent au gré des mouvements des uns et des autres.
Il est quatre heures du matin, les rues de Pondichéry défilent, comme une hallucination de jet-lag. Silhouettes sombres, saris au tombé parfait, masses endormies sur les trottoirs et les seuils des magasins. Chiens faméliques en meutes. Zébus aux fantômatiques cornes blanches peintes, couvertes de pois noirs, déambulant nonchalamment. La ville s’active dans un étrange intervalle temporel, entre la nuit et l’aurore qu’on pressent, impossible de dire si ces mouvements sont ceux de noctambules qui vont se coucher, de travailleurs matinaux ou d’êtres supernaturels à qui le sommeil est inconnu. La ville fait place, plus au sud, aux jungles qui entourent le village où nous allons dormir.
Brève journée où nous retrouvons nos amis. L., le mari de D., est atteint de la maladie d’Alzheimer. Infinie tristesse de voir ce grand gaillard, portant beau ses 85 ans, dont toute la vie a été tournée sur la création artistique, errer dans les labyrinthes de sa mémoire et se heurter, comme un papillon sur le verre d’une lampe, aux courts-circuits aléatoires de son cerveau. Esprit crépusculaire ravagé par la puissance dévastatrice des émotions, amour, terreur, colère, en ces lieux où le tsunami de 2004 a détruit des villages côtiers. Empathie, douleur, peur de voir l’être aimé atteint des mêmes tourments. Aimons-nous tant qu’il est temps, proclamons l’évidente nécessité de faire provision de bonté et de grandeur d’âme tant que nous le pouvons, de manière à pouvoir la restituer naturellement lorsque le masque tombera …
Passage à Auroville, où nous sommes invités par des amis italiens installés dans la communauté depuis près de vingt ans. Leur maison est blottie dans une jungle dense. Nous nous rafraîchissons d’un jus de lime du jardin ; les maracujas sont gros comme des poings fermés, les orchidées envahissent les colonnes de bois sculptées de la véranda sur lesquelles frémissent les margouillats. La nuit tombe, apaisante, enveloppante ; des vers luisants scintillent dans les herbes comme pour répondre aux étoiles du ciel, incitations discrètes à l’élévation sur les traces de Sri Aurobindo et de Mère.
Sous la véranda de L., autre amie rencontrée là-bas, les assiettes reflètent la diversité de l’assistance. Étonnant dîner de foie gras français, de calamars à la sicilienne et de salades de légumes bios, le tout arrosé de vins indiens. Une mouche-rhinocéros vient se cogner sur la table, sans doute attirée par la lumière des bougies. Dans l’encoignure de la salle de bains, un long serpent noir aux anneaux dorés disparaît dans les bassins qui entourent la maison, pareil à une illusion d’optique. Quelques cercles concentriques autour des jacinthes d’eau, une ride d’obscurité, et plus rien…
P., Aurovilien de la deuxième génération (né sur place de parents sud-américains) exprime avec force sa vision de la communauté. Sans angélisme aucun malgré son jeune âge, il oppose à l’utopie résiduelle des premiers arrivés un diagnostic plus sombre : rapports de force, quête du pouvoir, vols, mouvements d’argent,… Comme ailleurs, comme partout, l’ambition originelle semble se confronter à la nature humaine, s’éroder lentement, de la même façon que le plan originel de la ville universelle, incroyable galaxie aux bras spiralés, n’arrive pas à sortir de terre malgré les efforts architecturaux… Quarante ans après la fondation, et alors que les jardins autour du Matrimandir restent encore en devenir, le plein soleil a disparu – sauf peut-être de l’étonnante cuisine solaire, lieu de nourritures moins spirituelles – et semble laisser place à un crépuscule un peu triste.
Longue visite de la communauté, le jour suivant : un lieu potentiellement intéressant pour quelques scènes du Silence des Arcanes, si j’arrive à dépasser mon respect pour la démarche originelle. Des lectures denses et des recherches en perspective !
Retour à l’hôtel, après une courte promenade dans les rues ombragées de Pondi, peuplées de fantômes : lycée français d’Extrême-Orient, rue Romain-Rolland, villas modernes d’un temps qui n’est plus le nôtre. Dissolution de ce passé proche (la ville n’est indienne que depuis 1954) dans la lumière crue de la journée. Sur le bord de mer, des groupes joyeux observent la mer grise avec attention : dauphins et baleines croisent dans le lointain, vers l’est. Dans un incroyable ice-cream parlour en sous-sol, nous dégustons des softies avant de monter dans un tuk-tuk pour rejoindre notre hôtel. Le chauffeur est un Tom Cruise tamoul, dodelinant de la tête avec une grâce infinie, sourire étincelant dans un visage parfait.
Nous regardons monter les étoiles dans le ciel avant de repartir de nuit vers Chennai. Notre bref séjour indien, infructueux quant à ses objectifs initiaux, s’est déroulé sous le signe de la pénombre et du crépuscule, et me donne l’impression d’être un succube ou un vampire. Tandis que la voiture accélère entre la mer noire, pareille à une étendue de vide, et les temples hindous aux frontons surpeuplés, j’entends dans ma tête les accords mélancoliques du quintette en ut de Schubert qu’Alain Corneau avait utilisé pour son Nocturne Indien.





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