Nouveaux évangiles positifs

Arequipa, Pérou, ThC

Samedi 2 février matin, un vol sur Nice. Pas réveillé, je feuillette le Libération arraché sur un présentoir avant d’embarquer. Je compte bien m’endormir dessus avant d’être réveillé pour le café. Ma paupière vacillante se redresse néanmoins brusquement alors qu’elle glisse en mode automatique sur un article au titre étrange : “l’intelligence du monde est une valeur en soi“.

Dans lequel je découvre l’existence de l’association Positive Entreprise, dont la vocation est de “réconcilier les jeunes avec le monde de l’entreprise”. Quel apostolat, me dis-je en mon for intérieur. Et dire que le jeune Sylvain David, agrégé de Sciences Economiques et Sociales à Belfort, et président de l’association des professeurs des mêmes sciences, débine ces pauvres bougres avec virulence…

Quoi de plus normal, sempiternelle opposition de deux mondes évoluant dans des espaces-temps différents, quinze heures de cours pour les uns, trente-cinq de présence officielle pour les autres, alternance de plages horaires pour les uns, continuité du stress pour les autres. Je sais de quoi je parle, certains de mes meilleurs amis sont agrégés. Et je suis (encore) consultant en entreprises. Bref, a priori rien de bien excitant, un pattern so déja vu.

Quelle erreur de ma part ! Une phrase me fait bondir : “En fait ce qui pose problème, c’est que certains lobbies ne souhaitent pas qu’on aborde ces questions sous un angle critique. Ils confondent regard critique et dénigrement. Selon eux, en montrant que les relations de travail peuvent être conflictuelles, on dénigre l’entreprise.” Et plus loin : “Nos détracteurs nous reprochent de consacrer trop de temps à la précarité, au chômage, etc. Lors d’un débat, je leur ai montré un manuel de seconde où, sur un chapitre d’une soixantaine de pages consacré au travail, dix traitaient du chômage. Et ce n’était pas pour stigmatiser les licenciements mais pour analyser les évolutions, les catégories touchées, les politiques menées. Mais je me demande si ce qui les gêne, ce n’est pas le fait même d’en parler, s’ils ne voudraient pas cacher toute une partie de la réalité économique et sociale.” Je vous laisse le soin de lire la suite, tout aussi fascinante.

Car le ministre s’en mêle, demande un audit sur le contenu des manuels… Voilà qui n’est pas sans nous rappeler d’autres conflits larvés dans le domaine scolaire : enseignement du darwinisme aux États-Unis, polémique sur les manuels d’histoire en France (rappelez-vous, le rôle positif de la colonisation) ou ailleurs (au Japon, par exemple), et pour étendre au para-scolaire, l’incroyable procès fait à l’exposition Zizi Sexuel à la Villette et déjà évoqué dans Libération. Passons, sous peine d’être taxé d’amalgames malheureux, sur les communications portant sur des libertés individuelles telles que la contraception, l’avortement, l’homosexualité (une affiche pour la prévention du SIDA vient d’être retoquée, pensez, deux hommes nus dans un  lit !) ou la laïcité. Passons, sur la volonté de figer l’Histoire au travers de lois imbéciles (au hasard, le génocide arménien) pour mieux la figer dans le Résine 2000 des lobbys et des groupes de pression.

On connaissait, par éclatement de petites bulles nauséabondes, la force d’influence de la minorité morale qui se rêve politiquement majoritaire. Mais que cette capacité de lobbying soit désormais mise au service d’une sorte de modèle économique unique dans lequel l’entreprise est érigée sur un piédestal, voilà qui est nouveau. Jusque là, les entreprises défendaient leurs intérêts bien compris, sur un modèle alcool-tabac-armes à feu : études anti-réchauffement climatique financées par les pétroliers texans, rapports prouvant l’inocuité des OGM, des téléphones portables ou de l’aspartame… On pensait connaître les règles du jeu, et voilà qu’un commando d’éclaireurs pousse le cochonnet un cran plus loin, et s’attache à défendre le modèle même de l’entreprise et à soigner la communication, pardon, l’enseignement, autour.

Vingt dieux, on l’avait pas vu venir, celle-là. Et pourtant ça doit bien faire dix ans que toutes les chaînes de télé nous passent les cours de la bourse en direct, sous prétexte que quelques millions de couillons ont perdu leurs économies en faisant acte de patriotisme économique sur Eurotunnel, le Crédit Lyonnais ou Natixis – c’est bien connu que la majorité des foyers français suivent avec angoisse l’évolution de leur PEP fourgué par un banquier évalué sur ses performances commerciales. Dix ans qu’on nous apprend à avoir la banane quand le CAC 40 monte et à accepter les privations quand il dévisse, Pavlov aurait apprécié de voir ses théories appliquées à l’échelle de la planète.

Dix ans au moins depuis que les écoles de commerce et les MBA ont enfin pris le pas de la realpolitik et forment des mercenaires plutôt que des veaux envoyés à l’abattoir, qui déprimeront lorsque les principes moraux qui leur ont été inculqués voleront en éclat devant les pratiques du business.

Alors comment expliquer cet événement à contre-courant ?

Au-delà de la polémique actuelle, heureusement bien circonscrite, au-delà de la tendance générale au grand retour de la pensée unique (je devrais dire de l’autre pensée unique), on peut frémir à l’idée que Positive Entreprise, en bon stratège, a mis au point sa copy-strat et son plan de comm, sur la base d’une bonne étude de marché bien faite.

Parce que ce serait le signe qu’ils ont déjà gagné.

 

~ par ThC le 4 février 2008.

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