Itinéraire(s) d’un enfant gâté
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Le drame du luxe, c’est qu’il est subjectif. Etrange, non, pour un concept aussi fondamentalement matériel ? Le luxe des uns n’est que le confort des autres, et inversement. Plus troublant encore, pour un même individu, le luxe évolue au fil des ans, s’adaptant au parcours suivi dans un monde balisé de signes et de marques, mesuré à l’aulne du désir. Rapide tour d’horizon, sous prétexte d’une auto-biographie imaginaire et sélective.
Rien de mieux qu’une bonne étymologie pour commencer. Surprise, luxe ne vient pas du latin lux, lumière, mais du grec lusis, dissolution. Pas si étonnant que ça, en fait. Exemple.
C’était en 1983. J’avais à peine plus de 20 ans, l’arrogance d’un futur diplômé de grande école et 500 dollars en poche. Je débarquai sous les palmiers de Los Angeles avec un costume Daniel Hechter destiné à faire bonne impression à mon futur employeur. Quelques semaines plus tard, le hasard des rencontres m’introduisit dans les soirées branchées d’Hollywood, où je taquinais la starlette. Un petit alien peu angélique émergea ainsi à la vie, criant, vagissant, réclamant : il voulait vivre désormais dans cette opulence dorée et tapageuse, enfiler ad vitam aeternam les fêtes, les rails, et les blondes dans les jacuzzis. Avec du champagne. Et des gros seins, les blondes.
L’être humain étant soluble dans le luxe, le retour, ou plutôt la descente, fut rude. C’était le début d’un long voyage.
Un an plus tard, des phantasmes romantiques d’exil m’amènent sur les traces de Lord Jim et de Rimbaud. Me voici élève officier de Marine, sous d’autres palmiers, un peu moins hauts, en l’occurrence ceux de la Martinique. L’alien, encore infantile, s’habitue rapidement à mon uniforme blanc et aux repas servis matin, midi et soir dans l’argenterie de la Royale. Invité pour le réveillon de Noël dans une famille béké, je m’y rends, inconscient que le petit monstre y vivra sa scène primitive.
Lorsque nous passons à table, la maîtresse de maison fait tinter d’une main indolente une clochette de cristal, et une domestique apporte à grand peine une soupière en argent, étincelante derrière sa ceinture de glaçons brillants. J’ai à peine le temps de m’étonner, je tombe immédiatement en contemplation devant ces petites perles noires, nacrées, soyeuses, qui emplissent mon assiette. Hésitant, j’imite la façon de faire des autres convives, et je goûte ma première cuillerée de caviar. Le petit monstre exulte.
Il apprend pendant mon séjour tropical le charme du luxe bien élevé de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie, le plaisir des choses coûteuses et raffinées, des rituels et des cérémonies. Il veut habiter dans ces belles maisons coloniales, où des serviteurs zélés parlent dans une langue chantante.
Au cœur des relations complexes entre « les systèmes de classement -le goût- et les conditions d’existence -la classe sociale » , le luxe est avant tout une « attestation de la distance à la nécessité».
Las ! La parenthèse dorée s’achève sous les pluies parisiennes, qui saluent mon retour en métropole et mon arrivée sur le marché du travail. Il faut nourrir l’alien, je loue donc mon cerveau au plus offrant, et je trace ma route dans un monde de consommation bien normé entre le Cher, le Très Cher et le Super Cher. C’est une époque froide, sans âme, et je suis tout à mon labeur. La bête se pavane en Dior et en Versace et se rappelle en ricanant de mon premier costume Daniel Hechter.
J’arrive à la trentaine à peine conscient d’avoir sacrifié mon portefeuille sur l’autel des marques, de la rareté organisée et des pièges du marketing. Illustration parfaite du titre de Philippe Perrot , mon luxe est « une richesse entre faste et confort ». Mais gare à l’effet de cliquet : dès lors que mon luxe d’hier est mon confort d’aujourd’hui, que me reste-t-il à désirer demain ? Et de fait, les années passent, j’ai pris mes marques dans l’univers des cadres, et j’ai aligné sans fin mes références de consommateur sur le pouvoir d’achat de mes supérieurs. J’ai dérivé, ivre d’enseignes et de signatures, loin de mes phantasmes rimbaldiens.
L’alien a pris contrôle, il me fait traverser un monde où les seules étoiles sont celles des restaurants et des hôtels de luxe, où le calme et la volupté n’existent que dans les voyages en business. Il se gave, il se gonfle, il se blase. Illustration.
New York-Paris en Concorde. La connerie. Oppressé par une bouffée claustrophobe, je reste figé dans mon étroit fauteuil de cuir. Les stewards et les hôtesses se battent contre le chariot qui suit la pente inhabituelle de l’avion. Tout est étriqué dans cette carlingue, et le monstre contemple le minuscule pot de caviar en songeant à sa première soupière martiniquaise. En un déclic, il réalise qu’il faut aller à New York en Concorde, pas en revenir. Que le luxe, c’est le temps gagné.
Un dîner chez Robuchon, avenue Poincaré. L’alien s’extasie sur ce Roquefort fondant, marbré, ses arômes d’animal domestiqué. Sourire courtois du chef de rang : « C’est un petit producteur local en Aveyron. Nous lui achetons l’intégralité de sa production. » Leçon bien assimilée. Le luxe, c’est l’unique, ce qui ne se copie pas, le reste, cloné en Asie du Sud-Est ou en Chine, n’est que consommation.
Car il y a des objets plus désirables que d’autres, et je découvre la différence entre l’objet de série, qui « compense par la redondance de ses qualités secondaires la perte de ses qualités fondamentales », et le modèle, l’objet qui « garde une respiration, une discrétion, un naturel qui est le comble de la culture » .
Sous le camouflage du désir et de la séduction, le luxe est aussi, et avant tout, un rapport de classe : retour d’un séminaire par Bangkok, ma chambre est réservée à l’Oriental. Le conducteur de la limousine blanche qui m’attendait à l’aéroport se retourne délicatement vers moi : « May I call the hotel to announce our arrival, Sir ? ». Faites donc, mon brave. À peine dix minutes plus tard, quinze personnes m’ont salué comme si j’étais la reine d’Angleterre, offert un bracelet de jasmin, ont disposé mon PC et mes valises dans une suite au dessus de la rivière, et une femme élégante a effectué mon check-in dans la chambre, réservant au passage massage au spa et dîner en terrasse.
Je n’ai pas touché une porte ni un bouton d’ascenseur.
Le luxe, c’est le temps des autres.
C’est quitter sa chambre et la retrouver une demie-heure plus tard rangée par une armée de petits lutins monomaniaques, qui épient le moindre de vos déplacements et qui se précipitent pour que la première feuille du rouleau de PQ soit pliée en triangle et poinçonnée.
Ah, évidemment, le luxe, même quand il est exotique, ça coûte, je dirais même que ça n’a pas de prix. Mais on ne parle plus d’argent, là, vous avez remarqué ? Trente-cinq ans passés, le luxe n’est plus matériel. Question de moyens.
Le raffinement plus que la profusion, le moment plus que l’objet. Dommage que ma grand-tante ne soit plus de ce monde pour m’en parler. Je me souviens de mes goûters du jeudi chez elle, dans sa propriété surplombant Nice. Nous finissions toujours l’après-midi par une partie de « poker », avec des petits dés d’ivoire. Nous les faisions tourner dans des gobelets de cuir épais, sur la table de la salle à manger, elle trichait, histoire de me glisser un billet de cinquante. Et, pendant que les dés s’entrechoquaient, elle se rappelait à voix haute les folles virées de sa jeunesse, quand elle vendait en secret les bijoux que lui offrait son mari pour jouer au casino de Monte-Carlo avec ses copines.
Le luxe, c’est se permettre de perdre beaucoup quand il en reste suffisamment. Pour reprendre Bourdieu, incontournable, le véritable pouvoir économique « s’affirme par la destruction de richesses, la dépense ostentatoire, le gaspillage et toutes les formes de luxe gratuit ». Et oui, le luxe, c’est savoir se détacher du luxe. Etre zen.
Tiens, à propos. 40 ans révolus, je passe toutes mes vacances au Japon. De vrais spécialistes du luxe, là-bas. La première fois que je me suis promené sous les arbres d’Ōmote Sando, j’ai senti l’alien frémir, tous ses sens aux aguets, se prosternant devant les prouesses architecturales des temples consuméristes, hallucinant devant les costumes et les accessoires, se laissant entraîner dans une avalanche de Chanel, de Prada et de Gucci.
Là-bas, les sacs Vuitton se portent comme les cabas Tati à Barbès. Les chiens y sont habillés par des designers et coiffés par des stylistes. Pour tout vous avouer, on m’a même proposé des ecstasy brandées, deux fois plus chères que les normales : je peux vous dire qu’Armani tient le haut du pavé chez les « center guys » de Shibuya.
Mais du coup, ma bête a décroché. Juste avant l’overdose. Car si le luxe n’est qu’un produit de consommation comme un autre, un code social, s’il est uniforme et ne crée plus de distinction, c’est quoi, le vrai luxe au Japon ?
Bonne question, mon jaune ami. C’est le PDG d’une entreprise de machines-outils qui alloue à sa collection de bonsaïs les trois derniers étages et le toit-terrasse de son siège social. C’est une tasse à saké, dont les incroyables craquelures sont apparues au hasard de la cuisson, la rendant mille fois plus chère que sa voisine de fournée. C’est un melon à 100 euros, parfaitement sphérique, aux quartiers idéalement proportionnés, dans son écrin de mousseline, si beau qu’on l’offrira.
C’est l’intimité préservée dans des logements minuscules. Une baignoire de bois dans un ryokan de Kyoto, tenu depuis trois siècles par la même famille.
Ou, pour reprendre Tanizaki , c’est un chiotte au fond du jardin, dans l’ombre, tout en bois, avec une cuvette remplie d’aiguilles de cryptomère. Car si nous confondons, en Occident, luxe et lumière, l’un devant forcément être mis en scène à l’aide de l’autre, le luxe japonais est dans l’ombre, dans la sphère de l’intime, pareil à ces bols de laque sombre dont seul l’intérieur est recouvert d’or.
Tanizaki est mort trop tôt pour se rendre compte des avancées spectaculaires réalisées en matière de WC par la société Toto, dont les trônes luxueux et bourrés d’électronique l’auraient à n’en pas douté heurté, mais qui envahissent aujourd’hui, paraît-il, les maisons d’Hollywood.
Et puisque cette boucle nous ramène à L.A., bien des années plus tard, force m’est de constater que mon alien s’est perdu dans la translation, en vingt ans mon luxe s’est fait ascétique. Itinéraire classique, sans doute, puisque le luxe comme « l’ascèse, en tant que contrainte librement assumée, (sont) deux manières opposées de nier la nature, le besoin, l’appétit, le désir. »
De la profusion matérielle à l’éphémère, au non-reproductible, du signe au signifiant, mes souvenirs brillent de mille feux, soigneusement disposés, semblables à ces « Notes de Chevet » de Sei Shōnagon , courtisane de la cour de Kyōtō au XIème siècle, qui classe les choses en catégories subjectives, celles « qui font battre le cœur », «qui ont une grâce raffinée », « qui ne font que passer ». Luxe suprême de ranger le monde selon sa propre vision.
Et dans quelques années ne subsisteront que ces paillettes de plaisir congelées dans le freezer d’une mémoire déficiente, fatiguée. Le doute qui s’installe, ce statut hybride entre réalité et souvenirs inventés. Mon luxe demain sera celui de l’auto-fiction.
Tiens, c’est pas mal, ça, faut que je le note tout de suite, avant d’oublier, dans mon petit Moleskine en vrai cuir, celui qui ne me quitte jamais, il paraît que Paul Smith a le même…
(Ce texte est paru dans le supplément Com’un Ecrin de Stratégies en décembre 2005)





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