Départ de Takamatsu

Takamatsu, Japon, ThC

Dernière journée sur Shikoku, avant de rejoindre Tokyo.

Soigneusement préparée depuis deux jours. Je commence par la visite du musée Isamu Noguchi (sans doute plus connu en France pour ses lampes que pour ses sculptures en pierre, alors qu’il collabora avec Brancusi). Il fallait une réservation – insupportable système local où une confirmation de visite doit vous être envoyée par courrier à une adresse japonaise, excluant de ce fait les éléments exogènes – mais mon insistance a sans doute motivé la concierge de l’hôtel pour obtenir ce précieux laissez-passer en 24 heures chrono.

Quartier lointain, grisâtre comme la pierre qui semble ici au centre de toutes les activités. Les rues sont encadrées par des ateliers et des usines de taille, bouddhas bedonnants, tanukis aux lourds testicules, tortues et grues, figés dans leur gangue de granit, regardent mollement défiler le badaud entre des rangées de lanternes japonaises. Comble de l’impolitesse, j’arrive avec dix minutes d’avance sur l’horaire prévu.

Deux hôtesses vont escorter le petit groupe dont je fais partie dans les différents bâtiments du musée, nous surveillant sans relâche pour empêcher la prise de photographies (sous prétexte d’un problème de copyrights). Flicage impitoyable, sournois, elles se répartissent sur les espaces de telle sorte que personne n’échappe à leur champ de vision, telles des matons sorties de Surveiller et Punir.

L’atelier ne comprend malheureusement que quelques œuvres terminées, la maison est off-limit (on peut cependant regarder depuis l’extérieur), et le jardin… Eh bien, la tombe de Noguchi est là, et je comprends que les deux hôtesses sont les gardiennes du temple, ou plutôt du mausolée, tigresses amoureuses du maître, petites ouvrières peaufinant la légende du démiurge, pétries de vénération. Leur monde est un monde de pierre froide et de granit, d’où l’humain est exclus, et je les imagine facilement, le soir, sous la pleine lune, nues comme des sorcières se rendant à un sabbat, pénétrer le cercle de pierres sacrées et venir se frotter sur les courbures érotiques polies par leur dieu dans la pierre noire de Suède, ou s’empaler en gémissant sur les grands totems lisses.

Je fuis rapidement leur rêve figé pour rejoindre le plateau de Yashima, qui domine la ville. J’y visite rapidement le dernier temple de mon mini-pèlerinage, le Yashima-ji, paradis des blaireaux : l’un de ces animaux magiques accueillit ici Kobo Daishi, et depuis cet épisode, les blaireaux de Shikoku sont les rois des blaireaux au Japon, ils disposent ici d’un sanctuaire discret où l’on accède par une hypnotique enfilade de tori vermillon.

Avant de redescendre, je fais le tour du plateau. Une esplanade surplombe la ville et la côte. Le ciel est laiteux, brume de la fin de journée, juste avant que le soleil ne vire à l’or, pollution de la ville. Le ciel et la mer se confondent presque en une substance épaisse. Une rambarde qui se découpe, silhouette grise au bord du dénivelé abrupt. Un groupe de jeunes qui fait des photos sexy – la jeune fille passe d’une tenue trash à une tenue punk.

Sous les grands cerisiers en fleurs, au bord de la mer de lait, des bancs. Je m’y installe un instant, loin des rires. La brise de fin d’après-midi fait pleuvoir sur moi une pluie de pétales blancs. Les abeilles s’affairent, pressées de collecter les dernières poussières de fleur. Les branches noires des arbres se découpent à contre-jour.

De nouveau, sentiment de lévitation, d’abandon dans ce monde blanc et noir, d’où les couleurs ont soudain disparu. Le sol est blanc de pétales qui commencent à flétrir. Un couple sur un banc, la petite quarantaine, lui en costume noir, elle en blanc, son ombrelle blanche en main. Ils ne sont pas enlacés, ils ne disent rien, leurs yeux mi-clos parcourent l’immensité blanche qui nous entoure.

La mélancolie m’envahit, une tristesse sourde, un coup de blues, comme si ma joie de vivre s’effritait, trop de temps passé sous les cerisiers en fleurs. Allégorie simpliste de l’existence – combien de suicides amoureux depuis cette même balustrade qui sépare ce couple distant d’un monde opalin, comme recouvert de fleurs mortes ?

Tristesse d’avoir atteint le terme – alors même que je n’ai parcouru qu’une fraction du pèlerinage. Mon voyage s’arrête sans que j’aie refermé réellement cette parenthèse éphémère.

Retour à la réalité, à la gravité, celle-là même qui m’enveloppe maintenant d’une pluie de pétales fanés.

Mon passage
- le temps des fleurs -
Cercle non refermé

 

 

~ par ThC le 12 avril 2007.

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