Naoshima !

Naoshima, Japon, ThC

Réveil difficile, prouvant qu’il faut toujours croire les hommes du métier. Mais j’ai encore envie de rire, malgré mon mal de crâne, comme quoi le monde est vraiment bien fait. Plutôt envie de la jouer soft pour cette journée qui s’annonce un peu courte. Le temps d’acheter une boîte de chocolats pour les jeunes femmes de l’agence de voyages (elles étaient contentes, je crois), et me voilà à Ritsurin-koen, un magnifique jardin japonais.

Les allées de cerisiers en fleurs se dédoublent dans les étangs. Les pins déformés étendent leurs curieux branchages au-dessus des allées sablonneuses, dessinant de noirs serpents qui ondulent sous les pieds du visiteur. Je prends le temps d’un macha contemplatif dans le vieux pavillon de thé qui fait face au lac. Luxe, calme et volupté, Baudelaire était japonais, c’est une évidence. Un de ces endroits où tout tombe parfaitement, où rien ne dépasse, harmonie parfaite du bâtiment et du paysage, comme si on contemplait un tableau peint et non pas une baie ouvrant sur un jardin. Dedans, dehors, toujours la même rengaine japonaise, toujours ce jeu de perspectives qui vous projette dans un mystérieux entre-deux, en lévitation.

Des nuages blancs de pétales flottent dans la brise. Les premières feuilles vertes apparaissent sur les cerisiers, c’est bientôt la fin de la saison. Derniers instants. Les couples s’enlacent sous les fleurs. Les vieux se promènent dignement, une ombrelle blanche pour se protéger du soleil. Quelques groupes pique-niquent encore sur les bâches de plastique bleu. Première petite pincée au cœur, mélancolie naissante : le temps des cerisiers ne dure qu’un instant, la fête se termine, une parenthèse dorée qui se ferme. Je crois que c’est dans Dolls, de Kurosawa, qu’il y a cette scène au milieu des nuages de pétales tombant sur le sol, le recouvrant d’une couche de neige rosée, séquence que j’avais alors jugée purement esthétique, mais dont l’émotion m’assaille maintenant.

Histoire de ne pas me laisser abattre par la mélancolie, je décide de rejoindre le ferry pour l’île de Naoshima, réputée pour ses musées et ses installations artistiques en plein air. Je traverse le jardin, observant les jardiniers à l’œuvre dans les pins : avec de petites échelles, ils montent sur les branches après les avoir protégées avec des bandes de tissu, puis, installés comme des cigognes, le torse dépassant, ils procèdent à la taille, armés de minuscules ciseaux et de peigne, coiffeurs lilliputiens redonnant du sens et du mouvement aux vieilles branches, ligotant leurs proies dans un maillage serré de câbles et de cordages, se mettant à plusieurs pour juger de l’équilibre des silhouettes. Le jardin japonais n’est qu’une allégorie de la nature, rien de ce qui le compose n’est inné, il incarne le regard de l’homme sur un monde apprivoisé, déformé, qui a abandonné tout caractère sauvage.

Il faudra que je me renseigne sur le rapport à la nature des Japonais. Je sens confusément qu’elle existe sous trois formes : la nature apprivoisée, résultat d’une création humaine, cet idéal artificiel des bonzaïs, des jardins japonais ou des paysages de kare sansui (les jardins zen des temples de Kyoto) ; la nature sauvage, sacrée, qui entoure les sanctuaires et les temples, où circulent encore les esprits, rivières, rochers, arbres et animaux magiques, renards et blaireaux ; et le reste, la nature en quelque sorte inutile, celle que l’on peut polluer, défigurer, détruire, celle de la vallée d’Iya et des côtes industrialisées. La visite de Naoshima, où les artistes ont investi cette nature à l’abandon, me fournira peut-être de quoi étayer davantage cette classification toute personnelle.

Sur le pont du ferry, tandis que défilent les îles coniques de la mer intérieure, deux jeunes filles délurées piaillent en soufflant des bulles de savon, elles s’amusent à m’envelopper d’un nuage irisé et fragile en riant trop fort, sous le regard réprobateur des autres passagers.

Longue promenade dans l’île, investie par le projet Standard2. Une courge géante de Yayoi Kusama, d’un rouge vif, signée de pois noirs, m’accueille sur la jetée. Un mini-bus m’amène jusqu’aux premières installations, dans le village de l’autre côté de l’île : maison traditionnelle de sauniers où les couleurs débordent sur les tatamis, jardin sec où un magnolia pousse en face d’un autel végétal, sanctuaire shinto dans les fondations duquel a été creusée une mare spirituelle et d’où s’échappe un escalier de cristal qui monte vers le ciel, parasols d’aluminium sur une petite esplanade.

Les habitants continuent à vivre ici, au milieu des pièces, les façades de leurs maisons ornées de noren (ces rideaux de tissus que l’on écarte pour pénétrer dans les maisons ou les magasins) symboliques crées par une artiste en fonction des histoires familiales. Une rangée de 88 bouddhas, écho lointain et miniature du pèlerinage voisin, se reflète dans une mare : elles ont été réalisées avec les déchets recyclés de l’île. Sans doute peu d’endroits dans le monde où la liberté artistique est aussi grande, où l’on n’entend pas le mot de sacrilège, de respect, d’infamie.

La maison Bennesse, conçue par Tadao Ando, étend ses bâtiments sur une pelouse en bord de mer, où voisinent des sculptures de Niki de Saint-Phalle et un potiron jaune à pois de Kusama. Sur la falaise voisine, incrustée dans la pierre, une photo d’horizon marin qui renvoie à d’autres lieux. Le musée est une merveille d’architecture, un écrin tout spécialement créé pour mettre en valeur une collection éclectique – Jasper Jones, Klein, Basquiat. Je n’aurai, hélas, pas le temps de visiter le Chichu Museum, où un bâtiment spécifique, enterré, a été conçu pour cinq peintures de la série des Nymphéas de Monet.

Le bâtiment lui-même est une œuvre, qualifiée «d’architecturale mais non monumentale». Pays insensé, où l’art est partout, dans les voûtes de béton d’un immeuble, dans les craquelures d’une tasse de porcelaine, dans le mouvement d’un pinceau sur une feuille de papier.

Le ferry du retour flotte sans bruit sur des vagues molles, ondulées, irisées, comme lourdes de pétrole, tandis que le soleil couchant découpe les cheminées d’une centrale thermique sur un fond d’or. Je repense à cette rizière créée sur l’île par le collectif Standard2 : « Faire pousser du riz n’est peut-être pas de « l’art », mais pour nous il s’agit d’un acte de création qui ne diffère pas, fondamentalement, d’autres activités artistiques».

Le Japon que j’aime…

 

(suite et fin)

~ par ThC le 11 avril 2007.

2 réponses to “Naoshima !”

  1. Je crois que tu vois juste quand tu décris le rapport de l’homme à la nature au Japon.
    J’ai lu avec plaisir ton récit qui me rappelle de surcroît ma visite à Naoshima en 2005. Je n’ai pas eu autant d’esprit d’analyse par rapport à mon court séjour là-bas. Cependant, j’ai visité le Chichu Museum, qui est assez déconcertant : les oeuvres y sont mises en valeur presque à l’extrême. C’est du “sensationnel”. Une salle /une oeuvre/un visiteur à la fois il me semble. Des chaussons pour ne pas abîmer le sol fait de minuscules carreaux.Une architecture que je trouve monumentale quelque part, en tout cas qui provoque beaucoup de sensations. Ca c’est bien.
    Dommage qu’il (l’architecte) n’ait pas eu l’idée de designer aussi le guichet d’entrée à l’image du musée : une minuscule cabine faite de panneaux en matière plastique sur laquelle le soleil cogne l’après-midi et où le jeune guichetier d’évidence crève de chaud.
    Après avoir visité la salle Monnet High Class (avec les chaussons), ça fait mal au coeur de comparer….C’est une grave fausse note.
    Je regrette d’avoir manqué les habitations où il y a eu des interventions d’artistes, peut-être as-tu vu des choses intéressantes ?

  2. Oui, intéressantes. Un mélange de conceptuel et de tradition tout à fait étonnant. Je me souviens en particulier d’une maison de pêcheur dans laquelle Yoshihiro Suda avait monté une installation appelée “Tree of Life”. Une cour de galets blanc dans laquelle avait été planté un unique magnolia, et qui “répondait” à un ensemble de petites fleurs sculptées en bois et disposées sur les tatamis de la pièce principale. Le plus surprenant était qu’au premier coup d’oeil, on devinait que les fleurs étaient taillées dans du bois de magnolia, tout faisait écho : dedans / dehors, vie / mort, sauvage / manufacturé, etc. J’étais resté longtemps dans cette installation…
    Il est sans doute possible de trouver le catalogue de l’exposition, le titre en est “Naoshima Standard²”.
    Merci pour ton commentaire, en tout cas !

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