Uchiko & Uwa-Jima
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Pour être franc, je n’étais pas certain de vouloir aller à Uchiko : au départ, l’idée de cette petite ville aux rues préservées (époque Edo et tutti quanti) me séduisait, me rappelait ces atmosphères paisibles de la Noto-Hanto ou de Kyushu. Et puis, quand j’ai mis la main sur un dépliant touristique (panfuleto, j’adore ce mot), les photos étaient tellement moches, on avait l’impression que c’était tout petit… En même temps, la journée s’annonce un peu tristoune, mes pieds me font mal… Allez, un petit train sans conviction.
La gare est horrible, surplombe une ville sans charme dans une cuvette. Allez, me dis-je, je torche ça en une heure et je file ailleurs. Le temps que j’attaque le petit circuit dans la vieille ville, le ciel s’est dégagé, je me suis retrouvé devant le kabuki-za, le théâtre local, avec une charmante dame me souhaitant la bienvenue. Je l’ai donc visité de fond en comble, jusqu’au sous-sol avec les mécanismes de changement de décor entièrement en bois… Fabuleux… Et les autres bâtiments ont suivi, vieilles maisons de négoce, palais d’une des familles produisant les célèbres bougies végétales – un endroit étonnant, charmant, avec une petite salle en manger pour les grands-parents en hauteur, après une passerelle recouverte coupée par un pont tournant, histoire de protéger l’intimité des parents. Il y a même un des premiers chiottes à l’européenne, un urinoir de porcelaine encadré de deux petits sabots de porcelaine, fixés dans le sol, pour mettre les pieds…
Et puis les deux rues d’échoppes anciennes, encore habitées ou exploitées, charmantes, fleuries, un véritable concours de plantes rares ou originales, des bancs de bois intégrés comme des vérandas sur lesquels les habitants ont mis des coussins assortis, et sur lesquels on peut se protéger de la chaleur et du soleil. Sourires, souhaits de bienvenue, certaines portes s’ouvrent discrètement, histoire de pouvoir observer les intérieurs, vieux établis d’ébénistes, ateliers de production de cire,… La gentillesse des gens est hallucinante, et je me laisse aller à papoter avec une vieille dame et à lui offrir une fraise – j’ai craqué pour une barquette, elles sont mûres à point et dégagent un parfum délicieux. Inutile de dire qu’après les hésitations initiales, je me suis fait une copine. Les fruits sont rarissimes et hors de prix, au Japon.
Uchiko étant Uchiko, c’est-à-dire une petite ville avec seulement un vieux quartier, il est bientôt temps de passer à autre chose. Sur ma lancée, je me dis que plus au sud encore, Uwa-jima… Une ville célèbre pour ses combats de taureau (en saison). Et pour un sanctuaire sexuel, avec gros phallus en bois et tout le bastringue. Des gens qui aiment le cul et la corrida étant a priori sympathiques, je fonce, 50 minutes en train express tout de même.
Ville moche, plate, sans grand intérêt. Je longe la rivière (et les cerisiers en fleurs) pour atteindre le sanctuaire : tout petit, même si les gros phallus sont au rendez-vous (j’allais dire au garde-à-vous). Des statues de vieillards au crâne trop allongé pour être tout à fait honnête sont plantées dans le petit jardin. Il y a aussi des tanuki, ces espèces de ratons-laveurs qui sont supposés avoir de très grosses couilles. Bon, en l’occurrence, ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. Au fond du jardin, l’entrée d’un grand bâtiment de trois étages : c’est le musée du sexe. Allez, je vais y jeter un œil le temps que le prêtre me fasse ma calligraphie…
Du sol au plafond, des objets et des reproductions de mauvaise qualité de trucs plus ou moins cochons. Statues du Pacifique, photos d’amphores grecques ou de poteries amérindiennes, de la bite et de la chatte en-veux-tu-en-voilà, jusqu’à une panoplie latex-fetish des années trente… Des trucs dont on se demande ce qu’ils font là, en particulier des photos d’Africaines en pagne (et donc seins nus), limite racistes. Trois étudiants en uniforme rient grassement quand j’arrive, mais disparaissent rapidement -j’ai l’impression d’être dans un sex-shop ! Je cherche quelques allusions homosexuelles dans ce fouillis sans intérêt, mais rien, silence total, absolu. Le rayon zoophilie est beaucoup mieux pourvu, avec des copies de miniatures persanes -des histoires de chamelle, de chienne et de chèvre. Etonnant comme la zoophilie masculine reste globalement de bon ton, alors que les scènes où ces dames ont le rôle principal sont fichtrement plus originales et recherchées. Personnellement, je n’aurais jamais imaginé toutes ces choses possibles avec la trompe d’un éléphant, quelques serpents, ou une grosse pieuvre (particulièrement dégueulasse, celle-là, une estampe japonaise bien crado).
Le mieux dans tout ça, c’est le rayon manga du dernier étage, avec des exemplaires assez anciens, des lithographies qui doivent être vraies, et qui sont assez cochonnes. Pas la peine d’aller chercher l’érotisme dans l’exotisme, visiblement ils sont plus à l’aise quand ils connaissent. Mais alors, cette pieuvre ? Oh, merde.
Le moine m’a pourri mon cahier de calligraphie avec un tampon naze, genre « a visité le musée du sexe ». Me voilà bien puni. Allez, hop, une heure et demie pour rentrer à Matsuyama et repenser à Uchiko : c’était sans doute ma dose de jolies choses et de bonheur de la journée.
Dernier soir à Matsuyama, et donc passage obligatoire au Dogo Onsen. Il fait déjà nuit lorsque j’arrive à l’établissement, dont les fenêtres translucides s’illuminent de rouge et de vert. Le minuscule guichet de bois s’entrouvre, on me demande quel ticket je choisis. Le choix est impressionnant, entre le bain des esprits, le bain des dieux et que sais-je encore. Je choisis le bain des esprits, tama-no-yu, pour me laisser aussitôt emporter par un tourbillon d’acolytes qui se passent le relais pour m’escorter dans le dédale du bâtiment, me font mettre mes chaussures dans un casier au rez-de-chaussée, me promènent dans un long couloir sombre, me poussent dans un escalier raide pour finalement me laisser devant une rangée de mamies en kimono, dont l’une hurle «Tama-no-yu ! Tama-no-yu !» La frénésie s’empare du groupe, est-ce qu’il parle japonais ?
Un peu, dis-je, sans grande conviction face au piaillement incompréhensible qui s’empare de la pièce. On m’attribue un futon, un plateau de bois sur lequel est plié mon yukata. Je dois me changer ici, devant ces dames. Heureusement que j’ai lu l’Empire des Signes, et que je sais « qu’au Japon, le sexe est dans le sexe et nulle part ailleurs ». Sinon, j’aurais eu du mal à ignorer les regards en coin des grands-mères. Allez, le bain des esprits m’attend, en l’occurrence une piscine de quelques dix mètres carrés, pierre aux reflets verts, curieuse fontaine d’eau chaude sculptée.
Je suis seul dans le bain, à ma grande surprise : c’est que les pauvres ont pris les billets moins chers et s’entassent dans une autre salle, que je visiterai plus tard. Propre comme un sou neuf, je me laisse entraîner dans un groupe qui part visiter la salle de bains impériale, puis l’un des salons privés de relaxation à l’étage supérieur. Un thé vert et un petit gâteau, et c’est terminé. Pas vraiment relaxant, ce bain, mais amusant, je repense à nouveau au Voyage de Chihiro et j’en retrouve l’ambiance survoltée, la multitude grouillante du personnel, la complexité des protocoles. Dogo Onsen est un lieu imaginaire, une enclave hors du temps…
Une petite faim, un sushi sur le chemin de l’hôtel. Sympa au premier abord, mais c’est un jeune chef qui veut faire du sushi moderne, world tradition et tout ça. J’en rencontrerai un autre à Takamatsu. En l’occurrence, dans celui-ci, les morceaux de poisson sont énormes, impossibles à manger en une bouchée. Avec des tas de trucs par-dessus, et un riz pas assez gluant par en-dessous. La catastrophe à manger, j’en fous partout, un véritable goret. Il est juste en face de moi, je lui explique que c’est trop gros. Il me répond que c’est sa façon de faire, c’est new style sushi. J’ai un peu l’impression qu’il se fout de ma gueule, c’est comme s’il vengeait les pines d’oursin de l’onsen d’Iya.
Je demande l’addition et je m’enfuis, j’ai plus le goût.




