Vallée d’Iya

Kotohiki-san, Japon, ThC

Bon. Un petit déjeuner traditionnel pour se remettre en route après le bain matinal : poisson caramélisé, flan de tofu qui se fige progressivement dans sa petite marmite, et qu’on démoulera lorsqu’il ressemblera à un miroir. Les gens du furonto n’avaient pas l’air ravis que je décide de partir avec les transports en commun vers le Tsurugi-san : c’est à plus de quarante kilomètres, c’est compliqué, il faudra prendre un taxi… Bah, on verra bien.

Premier bus pour Kume. Deux français sont à bord, on engage une discussion superficielle. Quand nous arrivons au niveau du kazurabashi, ils sont plutôt décus du spectacle -le parking géant est toujours aussi present. Ils décident de m’accompagner jusqu’à Higashi Iya, où se trouvent deux ponts de liane voisins, dans un “pristine environment” selon le guide. D’après la carte, c’est plus ou moins à trois ou quatre kilomètres de Kume.

Route de montagne monstrueuse : les villages sont d’une laideur accablante, murs en tôles, épaves de voiture, bidons de plastique épars. Arrivée à Kume. Je ne sais pas comment on dit « trou du cul du monde » en japonais, mais il va falloir que je me renseigne. Village infâme. Une seule boutique. Vieillards édentés. La Ballade de Narayama version trash. Les deux français me demandent où sont les ponts de liane, c’est tout droit a priori. Pendant qu’ils achètent quelques provisions, je demande comment aller à Tsurugi-san. L’accent local est plutôt rugueux, j’ai du mal à comprendre. Impression qu’il faut retourner à l’arrêt de bus. Pendant que je parle au chauffeur, je vois les deux français filer sur la route. Il y a un embranchement à la sortie du village, le genre à crier «méfiance» sur plusieurs tons. Le chauffeur me dit d’attendre : il y a un bus qui va au double pont de liane, d’ailleurs le voilà qui arrive…

À peine le temps de monter à bord, nous voilà partis. Mon informateur a signalé qu’il y avait deux personnes à ramasser en chemin, j’ai la conscience tranquille. Dix minutes plus tard, on ne les a toujours pas croisés : ils ont sans doute fait le mauvais choix à la fourche… Et dans mon bus, je mets quarante minutes pour rejoindre le dernier village avant Tsurugi-san : il devait y avoir vingt kilomètres jusqu’aux kazurabashi. Les deux gars doivent me bénir… Surtout qu’ils repartaient sur Kyoto dans l’après-midi.

Une mamie débonnaire me vend le ticket pour traverser les ponts, je suis rôdé maintenant, même pas le vertige. Et hop! c’est parti pour la montagne, une heure de marche m’a-t-elle dit. Et redit, parce que je voulais être certain d’avoir bien compris : il n’y a qu’un bus en fin d’après-midi pour rejoindre Kume et mon onsen de luxe. Gaffe, donc ! Bon, les mamies japonaises ont le pas véloce quand elles ne sont pas pliées en deux, parce qu’avec mes grandes jambes, j’ai quand même mis une heure et quart pour arriver au pied du Tsurugi-san. Et des Américains de l’Oregon habitant à Matsuyama m’ont pris en stop sur les derniers kilomètres. Fichtre.

Le télésiège ne fonctionne pas – ce n’est pas encore, ou déjà plus, la saison. Dur, parce que du haut du télésiège, il y a encore une montée d’environ 40 minutes. Impossible donc d’atteindre le sommet dans les temps. Je commence quand même l’ascension, je ferai demi-tour en cas de besoin. En l’occurrence au bout d’une demie-heure, sur une pente abrupte recouverte de neige fondante, glissante au possible. J’essaie de me rappeler comment on crie « A l’aide ! » en japonais, en vain. Maigre consolation, un petit autel shinto dans la neige, sous les cryptomères, enserré dans des cordes toutes fraîches, avec ses papiers pliés immaculés.

La descente est rude, le temps passe vite. Je cours sur la route pour être à l’heure à l’arrêt de bus. Je sens mes ampoules éclater sous le Compeed, le spectacle risque de ne pas être très ragoutant. Ça brûle de partout, la plante des pieds, les mollets, les genoux, les cuisses. Si seulement ça pouvait aussi brûler la graisse… Une horde de daims détale devant moi, au moins aussi effrayés que je l’ai été par leur brusque apparition. Je vois leurs culs cotonneux, comme des coussins éventrés, qui dévalent dans les fourrés. Les croassements des corbeaux résonnent dans la vallée, comme pour me dire que je n’arriverai pas à temps. La route est en chantier : en montant, j’avais salué les ouvriers – je crois que ça ne se fait pas trop ici, mais j’avais envie de parler à quelqu’un. Et là, magie, une voiture s’arrête à mes côtés, c’est le gros contremaître qui m’avait répondu ce matin. Il ouvre déjà la portière arrière, m’annonce qu’il m’amène au bus. Sa voiture est une véritable poubelle, sale et bordélique (il est temps d’en finir une fois pour toute avec le cliché du Japonais propre et ordonné, celui-ci est réservé aux apparences extérieures), mais je suis ravi, et il me parle de son travail sur le chantier -en fait il tient une superette dans un autre village, mais en basse-saison, il lui faut trouver autre chose, si j’ai bien compris. Et hop! il me dépose devant la mamie des ponts de liane.

Deux heures plus tard, je décolle mon Compeed et le remplace aussitôt. Pas terrible. Je scelle bien avant de filer dans l’ofuro, rejoindre le banc d’oursins. En l’occurrence ça s’est pas mal rajeuni depuis hier, une équipe de base-ball ou quelque chose comme ça. Des vraies gueules de petits samouraïs, étonnant comme les jeunes retrouvent les looks guerriers d’autrefois. Le Japon comme je l’aime.

Deux fioles d’atsukan pour accompagner le dîner, phénoménal comme hier soir, et me remettre de ma fatigue. Je m’endors difficilement, assailli par des sortes d’ectoplasmes ultra-violets qui flottent au-dessus de mon futon. Je ne sais pas d’où ils sortent, ceux-là, mais ils sont assez effrayants. La fatigue a cependant vite raison des spectres : comme souvent, le corps impose sa loi à l’esprit, ou tout au moins à l’imagination.

 

(suite)

~ par ThC le 6 avril 2007.

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