Hydravion & Thylacine
Bon, journée horrible sur la région de Milford Sound, dans le sud du sud de la Nouvelle-Zélande… Pluies et brouillard, grésil et vent froid, la dépression a remplacé l’anticyclone et me gagne peu à peu… Comme quoi la roche tarpéïenne est vraiment à deux doigts du Capitole… ou pour faire plus local, Lothorien est voisine du Mordor (relisez le Seigneur des Anneaux si vous ne pigez pas).
C’est assez paradoxal, puisque mon dernier message était écrit de Wanaka, en plein soleil, et vous narrait les épisodes pluvieux en Tasmanie, et celui-ci, écrit sous la pluie, vous parlera de la période «globalement beau temps pour la saison»…
Bon. Donc back to Tasmania. Marco me signale dans un mail attentif et documenté, qu’il y a une polémique sur l’extermination des Aborigènes sur place, et que ce pourrait être une grosse arnaque historique. L’article a l’air renseigné, mais bon, je me méfie quand même… Je vois mal les Abos en train de faire de la propagande… À cette époque en plus, on n’avait pas encore inventé les médias américains.
Sur un registre plus marrant, j’ai oublié de vous parler des fermes à émeus. Ils sont élevés en Australie non pour leur chair (pas vue dans les boucheries, ni les supermarchés) mais pour leur huile, dont les vertus cosmétiques sont paraît-il prisées, notamment pour les vergetures. Ça ne me concerne que très peu, n’empêche que je me suis bien marré en imaginant la tête du pressoir qui produit l’huile… et la tronche des émeus avant et après l’extraction !
Bon, Strahan, son petit port de pêche, etc… Le lendemain de mon arrivée le soleil brille, le ciel est bleu… Je décide de faire une folie, une ballade en hydravion qui me permettra de survoler la jungle et de me poser sur la Gordon River, inaccessible… Deux nanas opèrent le service, la lipstick au comptoir et la butch aux manettes, trop stéréotypé ! L’avion a cinq places, décollage dans la baie de Strahan, j’ai l’impression de faire du ski nautique et d’avoir un peu de mal à sortir…
Puis ça y est, on est en l’air… Vue fabuleuse de la côte sableuse, des méandres des diverses rivières dont les flots colorés ne se mélangent qu’au bout de plusieurs kilomètres… On a l’impression d’être dans les photos d’Arthus-Bertrand… Le petit bimoteur peine pour trouver les courants ascendants, on frôle les collines, puis les montagnes, tellement raides que les arbres s’étagent comme des immeubles… si j’atterrissais à Hongkong (autrefois), je pourrais compter les grains de riz dans les poêles à frire…
On vole comme un gros oiseau, en suivant les courants au dessus de la rivière. Les eaux sont brunes, couleur de thé infusé, à cause des tanins contenus dans les herbes et les feuillages. On fonce dans un canyon, qui s’évase devant nous, on vire brusquement sur une aile, et c’est l’ « ariviérissage », sur les flotteurs, au milieu des lianes, des fougères arborescentes, des perroquets… Pleins de souvenirs remontent à la surface, les petits avions courrier que j’avais pris en Guyane au dessus de la jungle, les images d’ Out of Africa avec le vol de flamants roses…
Navigation jusqu’au ponton, on s’amarre comme un bateau… Petite ballade dans la jungle vers des chutes d’eau magnifiques, éclairées par un trou dans la canopée comme par un projecteur… Et c’est le retour, les mêmes sensations de liberté absolue et de bonheur intense. Pour tout vous dire, j’ai fait la bise à la pilote pour la remercier, et je suis resté shooté pendant 24 heures avec ce pur trip. Je me suis retrouvé au volant de ma Mitsubishi comme si mes mains étaient engluées dans du chewing-gum, impossible de bouger ni de réfléchir correctement… Chéri, tu m’achètes un hydravion s’il te plaît ?
Bon le reste du séjour était génial, même si je n’ai pas revécu des sensations aussi intenses. Magnifique soleil sur la côte nord, arrêt pour la nuit à Stanley, au pied de « The Nut », une curieuse presqu’île d’une vingtaine de kilomètres, longue langue de sable plate se terminant par un camembert rond de roche dure, bordé de falaises de 150 mètres de haut. Ballades à pied dans la jungle tempérée, après 50 kilomètres de vraie piste, fossés et ornières, entre deux ponts suspendus sur lesquels j’ai un peu flippé au volant.
Arrêt dans le fameux éco-zoo où j’ai porté un koala, en fait c’est un refuge pour les animaux orphelins recueillis au bord de la route (le tapis de fourrure dont je vous parlais a KI). Le plus marrant c’était les wombats, ces curieux hybrides entre petit cochon et petit ours, inoffensifs, herbivores et fouisseurs de premier ordre. Adultes, ils font trente kilos, mais celui que j’ai pris dans mes bras en faisait à peine 12 et m’a gentiment pincé le biceps, histoire de ronger un peu ma polaire, pendant que son frère s’occupait de mes lacets de chaussure. Pour se défendre des prédateurs, ils se mettent dans leur terrier en montrant les fesses, toutes dures, cartilagineuses et sans nerfs : les dingos et les diables peuvent les griffer, les mordre, ils ne sentent rien, complètement abrités derrière ce bouclier naturel. Marrant, non ?
Plus loin, l’enclos avec les diables de Tasmanie, que je trouvais assez fun… On dirait des petits marcassins, rayés de blanc à l’horizontale, qui se seraient déguisés en méchants loups en mettant un masque de Rapetou. Une caricature que je trouvais amusante, jusqu’à ce que je les voie à l’œuvre avec des morceaux de kangourou ! Grognements atroces, hurlements déchirants (d’où leur nom), cavalcades effrénées, batailles au sang, craquements d’os… Leurs dents leur permettent en effet de manger jusqu’aux os des cadavres et des proies qu’ils dénichent… De vraies saloperies !
Quant au thylacine, pour ceux d’entre vous qui penseraient que c’est un antibiotique, la réponse est non… C’est le nom du fameux tigre de Tasmanie, un marsupial (donc bébés dans la poche) carnivore, dont le dernier s’est éteint dans les années 1930 dans un zoo. Aujourd’hui l’animal est partout, le moindre logo local y fait référence, jusqu’à l’équipe de foot… Il paraît que des savants fous sont en train d’essayer de le reproduire à partir de l’ADN d’un spécimen conservé dans le formol. Le pays bruisse de légendes, bien sûr, le thylacine aurait été vu au fin fond de la jungle, jamais photographié ni attrapé, mais toujours vivant… Comme quoi les Grands Bretons donnent dans la galéjade aussi, le monstre du Loch Ness au nord, le thylacine au sud… Ceci dit, la jungle ici est tellement dense que ce pourrait être le Monde Perdu, on s’attend à voir surgir un dinosaure, alors pourquoi pas un tigre marsupial ?
Tentative de trek autour du Lake Dove, au pied de la Craddle Mountain. Temps couvert, tendance orageuse… Les Castors Juniors locaux m’orientent sagement vers un simple tour de lac, au lieu du grand chemin de crête qui me promettait une vue magnifique si le ciel se dégageait… Au dernier moment, je décide de passer outre à leurs conseils, mais une centaine de mètres plus loin, une énorme anguille aux anneaux noirs et jaunes traverse le sentier devant moi, l’air pas commode. A nouveau les serpents, je suis bien en Australie… Mon courage légendaire fait défaut sur ce coup là, et je fais le tour du lac en une heure, ballade sans intérêt sauf peut-être pour un tétraplégique en fauteuil roulant…
Grosse traversée pour rejoindre la côte est, le petit village côtier de St Helen m’accueille pour la nuit, avec un restaurant japonais tenu par une vraie Japonaise de Shikoku, adorable. Le matin, promenade le long de la Bay of Fires, ainsi appelée à cause des feux allumés par les Aborigènes à l’arrivée du Capitaine Cook (je crois que c’est lui ?). Aujourd’hui, les feux sont éteints, mais d’énormes blocs de pierre sphériques bordent la plage, recouverts d’étranges lichens rouge fluo, orange 70’s, ou jaune bouton d’or, allumant d’autres feux sous le soleil…
Descente vers le Freycinet National Park, presqu’île barrée de magnifiques montagnettes appelées les « Hazards », derrière lesquelles se déroule la plage de Wineglass Bay, sable blanc et demi-lune parfaite… Les Castors Juniors ont décidé de brûler le maquis le lendemain, fermant le parc au public pour deux jours, donc je pars en fin d’après-midi jusqu’à la plage, au pas de course, seul épisode un peu sportif de ce séjour. Retour dans les derniers rayons du soleil couchant après avoir partagé mes cookies avec des kangourous sur la plage…
Voilà, la Tasmanie c’est fini, le retour sur Melbourne a été tranquille, mais vous savez déjà tout de cet épisode épicurien, donc le prochain se passera en Nouvelle-Zélande, Godzone comme ils disent parfois ici, et s’intitulera tout simplement «Volcans & Vers Luisants»…
Bises à toutes et à tous, vous me manquez tout particulièrement en ce moment et, pour la première fois depuis mon départ, j’ai presque hâte de vous retrouver…





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