Phoques & Nains de Jardin
Bon, ça y est, l’actualité mondiale a gagné les antipodes, l’Australie fête l’Oscar de Nicole Kidman et les provocs on stage de Michael Moore, la propagande pro-war emplit tous les écrans de télévision (vous avez 48 heures pour faire deux pages sur le thème « les médias sont-ils aux ordres ? »), et le SARS frappe à la porte de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Il n’y aurait pas un grand ciel bleu sans nuage, quelques 26 degrés sur la marina de l’America’ s Cup, et des volcans dans le lointain, je me demanderais presque ce que je glande a Auckland ! Pour un peu, j’en oublierais la bise, les mercis pour les messages et les news, et puis aussi les engueulades pour ceux qui n’ont pas donné signe de vie depuis maintenant un mois et demi… (attention, je fais du outing dans le prochain message).
Bon. Après la rencontre putative avec les forces cosmiques australiennes à Flinders Range, longue route vers le sud d’Adélaïde, et la péninsule de Fleurieu. Toute la région a été explorée par des Français, et notamment des Bretons, donc c’est truffé de caps du Couëdic et autres breizheries. Arrêt pour la nuit dans le charmant port de pêche de Victor Harbour, célèbre pour ses petits pingouins. (nota : « petits pingouins » c’est leur nom, c’est pas un jugement de valeur de ma part, en anglais les « fairy pinguins »… mignon, non ?). Comme ils partent pêcher le matin au soleil levant et ne rentrent, le ventre plein, qu’après le coucher de soleil, l’expédition se fait de nuit.
Rendez-vous au QG des Castors Juniors sur une île de granit dans la baie, longue passerelle de bois au dessus des vagues, il caille un max. Le Castor Junior en chef accueille le petit groupe avec un grand sourire et un visage rubicond, il est complètement bourré… La Bretagne, je vous dis ! Après une introduction un peu embarrassée (et embarrassante pour lui), vidéo en 3D pour tout savoir sur les petites bestioles, puis, enfin, départ pour les rochers où nichent quelque 1.500 petits pingouins dans des terriers. Au début, compte tenu de l’état d’ébriété avancée du ranger, quelques difficultés pour viser avec la lampe torche (rouge pour ne pas aveugler les bestioles) les petites silhouettes que l’on voit sautiller dans les rochers.
Puis il en sort de partout, visiblement la pêche est terminée et ils rentrent tous à la maison, par petits groupes de 5 à 10 bestioles. C’est à hurler de rire, on dirait des nains de jardins en smoking, ivres, qui titubent et sautillent pour rejoindre leurs terriers. Quand ils sont éclairés, ils s’arrêtent brutalement, le bec en l’air, en roulant des yeux, poussant parfois des hurlements gutturaux et nasillards. Il en sort de partout, chaque vague qui se brise en dépose deux ou trois sur les rochers… C’est comme si un Titanic modèle réduit avait coulé pas loin, les bestioles en smoking sautillent de rocher en rocher, escaladent les talus, se battent avec des gros rats qui ont squatté les terriers pendant la journée, ça crie, ça hurle, une vraie foire d’empoigne… Excellent !
Le matin, route dans les collines herbeuses de la péninsule, jusqu’au ferry qui va m’amener à Kangaroo Island (KI pour les intimes). KI, c’est le paradis des bestioles en Australie, car comme il n’y a pas de prédateurs, on y a implanté tous les petits fourreux en voie d’extinction sur le continent : opossums pygmées (une espèce qui butine les fleurs comme des colibris), koalas, ornithorynques, etc…
Pour me mettre dans le bain, passage à Seal Bay, où habite une colonie de phoques à fourrure. Incroyable ! On se ballade sur la plage à quelques mètres des bestioles, qui ont un rythme de vie assez marrant : elles pêchent pendant trois jours, puis retournent à terre trois jours pour dormir, se reposer et tirer quelques coups. Comme c’est la saison, ça copule féroce sur la plage, au point que les Castors Juniors ont mis une petite pancarte à l’entrée du sentier, afin que les parents pudibonds n’amènent pas leurs gnards sur la plage… Faut dire qu’un phoque à fourrure mâle adulte doit peser quelque 300 kilos, et ça fait pas dans la dentelle. Bon, ceci dit, vu les gémissements des phoquesses, tout le monde avait l’air d’y trouver son compte (même moi, j’ai fait plein de photos cochonnes, hé hé hé).
Ballade dans Little Sahara, une gigantesque dune de sable blanc à côté de laquelle le Pyla fait figure de bac à sable. Exploration des grandes falaises rocheuses de l’extrémité ouest de l’île, et en particulier d’un endroit hallucinant appelé bêtement “Remarkable Rock”. Imaginez un grand dôme de granit, arrondi, tombant directement dans la mer, 200 mètres plus bas. Dessus, posés comme des osselets géants et démoniaques sur la table, des morceaux de rocher rouges, orange, blancs, déchiquetés depuis des milliers d’années par la pluie, le vent, les embruns, creusés, évidés, percés de tunnels. Certains ressemblent à des tripodes de Calder sur 20 mètres de haut, d’autres sont plutôt des oiseaux de Brancusi, bref c’est un véritable musée de sculpture naturelle au bord de la falaise. Au coucher du soleil, magique, tout se met à luire de reflets rouges, les phoques et les phoquesses crient au pied de la falaise, le vent souffle, woaw.
Retour dans mon lodge au bord du parc naturel, où je suis accueilli par une délégation de fourreux : deux kangourous gris de KI, deux tammar wallabies (des kangourous nains, comme des gros lapins). Je ne résiste pas à l’envie de leur distribuer quelques pommes séchées, achetées en prévision des marches du lendemain. Ils adorent ça, ils viennent prendre les petits bouts de fruit dans la main après quelques minutes de doute. Par contre, presque impossible de les toucher ou de les caresser, trop craintifs.
Le lendemain, longue ballade dans les forêts autour des mares à demi sèches, en espérant voir un ornithorynque. Quelques bulles suspectes, mais rien de vraiment concret en plus de trois heures. Je vous raconterai un autre jour l’ornithorynque, on pourrait y passer des heures tellement c’est étrange : un mammifère qui pond des oeufs, qui allaite ses petits sans avoir de tétines, équipé d’un dard venimeux sur les pattes avant, etc… Heureusement, la forêt est emplie de fabuleux perroquets de toutes les couleurs, et la ballade est superbe.
Plus tard, marche vers une plage de sable blanc, déserte, eau turquoise, enfin un vrai bain tropical à poil dans le soleil ! Retour au lodge, la colonie de fourreux s’est agrandie, ça tombe bien, j’ai racheté des pommes. Les bestioles viennent carrément gratter à la porte pour en avoir encore… avant de se faire chasser par un gros opossum à queue noire, qui les course pour s’emparer des petits bouts de fruit. Très, très fun…
Le lendemain, exploration de la côte nord, un orage tombe, je me réfugie dans un phare breton avec une Castor Junior et un couple de Melbourne. Miss Ranger nous fait un café, très sympa, puis ils me demandent de lire tous les noms français et bretons de l’île avec le « vrai accent » et on se marre bien, avant de baver de concert sur les Ricains.
L’après-midi je spotte mes premiers koalas sauvages, dans une forêt d’eucalyptus. Ils dorment, de gros pépères et de grosses mémères gavées à l’eucalyptol (ils dorment vingt heures par jour tellement c’est difficile à digérer), de vrais junkies. Le plus drôle, c’est qu’en Tasmanie j’en ai tenu dans mes bras (dans un éco-zoo), c’était absolument génial, super doux et tout et tout. Pour être tout à fait franc, après, on a les doigts qui sentent un peu le Trophirès.
En rentrant, petit épisode « la Touchard au volant ». Le wallaby qui sortait du fourré sur la droite, je l’ai bien évité, m’enfin le varan qu’a déboulé à gauche, alors la, rin pu faire, l’ai pris en plein par le flanc. Pas cool, ça a fait comme de rouler sur un gros bébé (oui, c’est très gros un iguane de KI).
Bon, comme il y a vraiment plein plein de bestioles sur KI, c’est un peu une fatalité… Pour vous prouver que c’est d’ailleurs une tradition ancienne sur l’île, je terminerai par cette oeuvre d’un poète local des années 50, que je m’efforce de traduire au mieux :
Yeux apeurés dans les phares de ma voiture,
Kangourous, opossums, koalas, tous écrasés,
Je déroule sous tes pieds un tapis de fourrure
Pour que la route te soit douce, ô ma bien-aimée.
Voilà, faites de beaux rêves, et à bientôt pour de nouvelles aventures, direction la Great Ocean Road jusqu’à Melbourne… un épisode appelé « la Truie & les Apôtres » (mais non, c’est pas du La Fontaine, au contraire ce sera complètement immoral).
Bises à tou(te)s





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