Grille & Serpents Cosmiques

En ces temps troublés (oups! ça commence comme un discours aux Oscars), un message qui n’est pas de la propagande (tout ce qui est écrit arrive vraiment, même si le director’s cut joue un peu), qui n’est pas un message de haine (d’ailleurs je vous pète la bise), qui vous fait voyager un peu, et qui, dans ce cas précis, s’efforcera de vous amener sur des terrains… disons différents.

Donc, je vous ai laissés sous un vol de cacatoès (et j’espère que vous avez bougé un peu depuis… ), sur la route des Flinders Range. Arrivée à Wilpena Pound, point de départ des hikes, avec le soleil levant, et départ la fleur au fusil (oups! ça m’a échappé) pour un petit parcours de santé, 25 km aller-retour pour monter au sommet du St Mary’ s Peak, point culminant de la chaîne.

Montée tranquille dans les eucalyptus et les sassafras, je double gentiment des attelages hétérogènes (et hétéros tout court, d’ailleurs) pour une échappée solitaire. Le sentier arboré fait bientôt place à un chemin caillouteux, bordé de buissons, de buttongrass, et de fougères. Au bout d’un moment, les bruissements, rampements, froufroutements et divers fourragements qui s’échappent des deux côtés du sentier me travaillent un peu, et je me replonge dans la brochure qui m’a été remise au QG des Castors Juniors, et que j’avais survolée rapidement.

Et là, c’est l’horreur. Le coin est infesté de serpents, tous plus venimeux les uns que les autres. En particulier, les tiger snakes, qui ont la fâcheuse habitude de ne pas fuir à l’approche des humains, mais au contraire de les attendre en position « frappe de précision » (désolé, mais on baigne là dedans toute la journée ici, moins que d’aucuns sur place, mais bon). Demi-tour vers la forêt où je finis par me confectionner une arme de destruction massive de reptiles en tout genre, de quoi dégommer toute une famille tel un GI sous amphets. Et roule ma poule, la peur au fusil, retour dans les fougères…

Le mental fait bientôt place au physique (et inversement), car la montée se fait de plus en plus dure, limite escalade de rochers, il faut dire que les 700 mètres de dénivelé sont carrément concentrés sur quelques centaines de mètres tout au plus, on attaque la pente en direct. Franchissement des derniers éboulis, puis grimpette sur de grandes dalles de pierre lisse, ça y est, je suis au sommet, deux bonnes heures après être parti.

La vue est magnifique. En fait les Flinders sont deux chaînes de montagnes parallèles, sinuant comme deux grands dragons sur le vieux plateau continental d’un côté, sur un grand lac salé de l’autre. Les deux chaînes serpentent en parallèle, mais s’écartent à différents endroits pour former par exemple la dépression de Wilpena Pound, avec ses arbres, ses savanes et ses grands étangs. Les sommets forment des ondulations régulières, comme si chacun des dragons rentrait et sortait du sol. De la dalle de pierre sur laquelle je me tiens, la falaise descend pratiquement à pic jusqu’au lit d’une rivière desséchée, 500 mètres de vide que je surplombe sans le moindre sentiment de vertige (ce qui ne me ressemble pas, pourtant). Un aigle au ventre blanc plane à hauteur de mes yeux, le silence est parfait, j’entends le vrombissement de l’air dans les plumes de ses ailes. Pures sensations…(j’aurais presque envie de produits laitiers).

N’empêche que je suis un peu fatigué de la montée et de mes émotions serpentines… J’enlève mes shoes (oui, çà devient une habitude…) et je me pique un petit roupillon réparateur sur une grande pierre plate, au soleil. Rêves étranges de demie somnolence, complètement inspirés du Serpent Cosmique de Narby, les peintures aborigènes se superposent avec des cellules vivantes, les serpents avec des brins d’ADN, bref la totale… Le bruit du sac plastique contenant mon pique-nique me sort de ma rêverie, trois gros lézards noirs sont passés à table avant moi…

Je récupère mon bien en douceur, ils restent autour de moi et, quand je leur fais l’offrande d’un peu de pain, de fromage, et de jambon, ils appellent leurs potes pour faire la fiesta… Le spectacle incongru de l’homme qui nourrit les lézards géants (vous me direz ce que vous en pensez en voyant les photos) est bientôt interrompu par l’arrivée de Tim, de Lucia et de Kristina, qui s’installent à côté de moi.

Tim est Australien, il est cool, donc pas très propre sur lui ni dans sa longue barbe, mais cool et sympa. Il est sorti un an avec une “activiste occitane” des Pyrénées (je ne savais pas qu’il y avait des activistes en Occitanie, il m’ont toujours paru un peu indolents). Il glande à Perth, il a fait les 6.000 km dans son combi (plutôt ce qu’on appelle ici un shag wagon) avec les deux poulettes.

Lucia et Cristina sont Tchèques, sœurs, cool, elles sont visiblement contentes de leur ménage à trois avec Tim, et lui enlèvent chacune une chaussure pour lui masser les pieds. Elles ne parlent qu’un peu d’anglais, j’imagine que leur communication inter-personnelle est fondée sur autre chose… Bref c’est plutôt sympa, d’autant que le Tim a eu le temps (puisqu’il glande) d’étudier un peu la culture aborigène, et qu’il m’explique de ce pas les histoires du Dreaming associées à la région.

Donc en gros, les humains et les kangourous faisaient une cérémonie rituelle dans la région quand deux gros serpents arc-en-ciel (les serpents cosmiques) sont arrivés et ont décidé de bouffer tout le monde. D’autres animaux s’en mêlent, réussissant à faire fuir les serpents. Comme le Dreaming « explique » le lieu sur lequel nous sommes, chacune des chaînes des Flinders est ce qui reste des deux serpents, le pic où nous sommes étant la tête de l’un deux, la mare de Wilpena l’œil du deuxième… et la planète Mars un bout d’un des animaux qui a sauvé la cérémonie. Je raconte à Tim que c’était ma journée « serpents », sur le sentier, dans mes rêves, et jusqu’aux lézards du déjeuner.

Pas démonté, le Tim m’explique que c’est parfaitement normal, puisque nous sommes sur la Grille, et que St Mary’ s Peak est le deuxième point de la Grille le plus puissant après Byron Bay à l’est. Et là, accrochez vos ceintures, Tim m’explique que la Grille est un ensemble de points géographiques qui, en gros, correspondent à tous les lieux sacrés aborigènes, des points où se combinent énergie tellurique et vitale, que ces points forment un réseau alimenté par Byron Bay (l’endroit où le soleil tape le continent pour la première fois tous les matins), que St Mary dans les Flinders Range est le deuxième de ces points et alimente à son tour en cascade les Olgas et Uluru, puis d’autres, et que, en gros, les “Anciens” aborigènes peuvent communiquer entre eux par télépathie pourvu qu’ils soient installés sur les points de la Grille. Donc pas étonnant si je rêve de serpents, c’est ce qu’on doit faire ici.

Et bien je vais vous dire, quand on est sur le terrain, on y croit et on a l’impression de ressentir physiquement toutes ces histoires. Je n’en dis pas plus de peur que certain(e)s m’envoient chez un psy, mais je sais aussi que je n’ai pas besoin d’en dire plus pour que d’autres me comprennent parfaitement. Donc on passe à autre chose.

La longue descente vers le campement est épuisante, d’autant que j’ai assez mal géré ma provision d’eau et qu’il fait très chaud. Le soleil oblique de plus en plus, et lorsque je traverse la grande savane centrale, parsemée d’eucalyptus, j’ai l’impression d’être seul dans un monde gris et noir, surfaces de pierres et d’herbes sèches rayées par les ombres des arbres géants. Le temps de regarder autour de moi, et je me rends compte que je suis entouré de kangourous, tous planqués dans les longues ombres noires… Des grands roux, des euros gris, des petits wallabies crème, ils sont tous en train de gratter le sol ou de se reposer sur le flanc… Des fleurs roses sans feuilles, un peu comme des lys ou des digitales, poussent par bouquets… C’est pas beau ça ?

Je finis les 15 km du retour sur les rotules, je me jette dans une piscine glacée avec un pisse-mémé de ma confection (Sprite et Victoria Bitter), et au lit pour une nuit sans rêve. N’empêche que ma décision est prise, je ne rentrerai pas en France sans passer à Byron Bay !

Je vous embrasse toutes et tous, et vous enverrai bientôt de Nouvelle-Zélande un nouvel épisode « Phoques & Nains de jardin » (et non pas « Fuck the W »). Bises.

~ par ThC le 15 octobre 2006.

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