Gueule de bois

Oeuvre exposée au musée Geiger, Gruyères

Quel est le point commun entre un week-end de fête et de beuverie, l’extraction d’une dent de sagesse et la lecture de Libération de ce mercredi ? Si vous êtes distrait(e), relisez donc le titre de ce post ! Pour ma part, c’est une triple !

Non pas que la foule hurlante des fans ait submergé les rencontres-forum des Fnac de Cannes et de Monaco, loin s’en faut. Le Chant des Arcanes est sans doute soluble dans la météo, il ne s’épanouit ni au plein soleil de la Croisette ni dans les tourbillons de pluie de Monaco, à la différence de votre humble serviteur qui a rencontré, en ces deux endroits, des gens fort sympathiques et avec qui il faisait bon discuter. Qu’à celà ne tienne, un samedi soir bien arrosé en compagnie de Richard s’est prolongé jusqu’au dimanche matin, dans une ambiance de fête inattendue pour un club niçois. Première gueule de bois.

Excellente préparation anésthésique pour cette ridicule extraction d’une dent de sagesse – à mon âge, on s’efforce plutôt de développer la sienne que de se la faire arracher. De nouveau, une surprise : il existe quelque part dans le 16ème arrondissement de Paris (où je ne vais que pour souffrir sur un fauteuil de dentiste, mais est-ce vraiment la raison pour laquelle je n’aime pas ce quartier ?) un dentiste feng shui. La salle d’attente ressemble au patio d’un riyad marocain, les fauteuils s’enfoncent gentiment sous les fesses, comme de vieux amis, et des mobiles multicolores évoluent lentement dans des effluves d’orange amère.

Au moment de partir, je regardais avec concupiscence ce petit morceau d’émail sanglant, où s’accrochaient quelques fragments de gencive, hésitant à l’emporter. “Oh non, vous n’allez pas l’emporter, hein, il faut savoir laisser derrière des parties de soi, les abandonner, hein. Allez, oubliez ça et rentrez tranquillement.” Yeah ! Une leçon de vie chez un stomatologue, inattendue, et si proche des enseignements de ce vieux maître de tai c’hi rencontré à Bangkok il y a quelques années. “We cannot change the past, and the future does not exist yet. All we have is now.” Bon, c’est pas parce qu’on frise la spiritualité qu’on n’a pas du carton dans la bouche, hein. Deuxième gueule de bois.

Quant à Libération de ce matin, je regrette presque de l’avoir acheté. Dans le genre grosse descente, bravo ! Je passe les trois pages de rigueur sur l’affaire du “ruisseau transparent”, grotesque ballet de petitesses et de manipulations. Je pouffe en lisant que Chirac demande à la justice d’aller au fond des choses, c’est un peu gros quand même. Quatre pages sur la commémoration de l’esclavage, avec le scandale absolu de ces députés qui veulent légiférer l’histoire, les mêmes qui encensaient le rôle positif de la colonisation. Je vais les envoyer chez ma stomato, ceux-là, on va essayer d’éviter qu’ils appliquent leur logique sécuritaire à l’Histoire. Figer l’Histoire dans un texte de loi, non mais franchement, ils n’ont rien de plus sérieux à faire ? Comme par exemple faire en sorte que l’Europe se développe un peu, et pas seulement sur une table de bistrot ou à la lumière scintillante de la tour Eiffel… Triste anniversaire pour l’Europe, effectivement.

Je passe sur le cannibale allemand qui avait dévoré son amant gay – une des futures victimes du tome deux pourrait s’inspirer de ce fait divers – et c’est pour tomber sur les connards qui menacent de flinguer les ours dans les Pyrénées. Encore une bande d’excités auto-masturbateurs, dans le plus pur style gros rouge qui tâche, avec vote à main levée en public, non ? Notez, la semaine dernière, un enculé a réussi à tuer un loup dans les Alpes en lui faisant bouffer du verre pilé. Yeah ! C’est le Moyen-Âge qui revient, moi je vous dis. Bon. La rubrique “faits divers” n’est pas glorieuse pour le moral non plus, avec les sordides histoires des deux gamins trucidés pendant le week-end. Pire que le Chant des Arcanes, non ? Il en tombe de partout, là.

Une page sur le fait que l’argent du pétrole ne profite guère aux Nigérians, sauf bien sûr aux quelques uns qui ont des comptes en Suisse. Une page sur la nouvelle stratégie des majors face au piratage sur le Net. C’est dingue comme quand le consommateur se révolte, il se prend des mandales. Par contre, quand il aligne les biftons bien sagement, tout va bien. Pfft, j’ai mal au crâne, je crois que je vais aller rêver un peu. Créer un monde meilleur. Allez, c’est dit, avec ma gueule de bois, je vais aller bosser un peu sur la Complainte des Arcanes, ce sera toujours mieux que la réalité.

 

~ par ThC le 10 mai 2006.

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