Rencontres de voyage (2)

Entre Cairns et Sydney, photo B. Cappronnier

Une autre rencontre étrange, également dans un avion. C’était à la fin des années 90, je me rendais à Chicago pour un séminaire, somnolent dans mon fauteuil de classe affaires (qu’à l’époque je considérais, innocent, comme un témoignage de reconnaissance de la part de mon entreprise).

Après le repas, je partis m’installer au “bar fumeur”, ce petit espace où, au hasard de l’addiction à la nicotine et des vapeurs d’un verre de cognac, on pouvait encore échanger quelques mots avec des compagnons de voyage qui n’étaient pas plongés dans des niaiseries états-uniennes sur leur minuscule écran pixellisé.

Une femme d’une petite cinquantaine d’années m’y rejoignit un instant plus tard. Autant que je m’en souvienne, elle avait des cheveux roux, courts, coiffés en boule, le teint pâle, les yeux roux aussi, chauds, enveloppants. Elle était vêtue d’un camaïeu de brun et d’ocre, un bijou ethnique assez imposant brillait entre ses seins. Elle alluma une cigarette avec gourmandise, et nous commençâmes à échanger des lieux communs, formules magiques du voyage en groupe, sans doute identiques à ceux qu’échangeaient déjà les animaux sur l’arche de Noé – c’est long, hein ?

- Et qu’allez-vous faire à Chicago ?
- Je suis consultant pour une boîte américaine, je vais donner une formation sur le campus international, dans la banlieue.
- Ah, vous y resterez longtemps ?
- Une semaine, je rentre samedi prochain.
- Non, je veux dire dans cette société ?
- Euh… Eh bien, oui, je pense. Ça se passe bien pour moi en ce moment, j’ai eu une promotion récemment.
- Vous êtes naïf. Je vais vous dire, moi, ce qui va se passer. Dans quelques années, ils vont vous laisser tomber. Vous demander de partir. Ce sera dur, vous allez passer un mauvais moment.
- Quoi ? Je ne suis pas certain de…
- Laissez-moi finir (elle me regardait fixement, sans dévier le regard). Vous allez souffrir, mais vous vous tromperez. Ce sera une période de grand changement pour vous. De changement positif. Vous allez retrouver le chemin que vous avez perdu de vue.
- Ecoutez, c’est gentil à vous, mais vraiment, tout ça ne me…
- Vous allez écrire. Vous allez écrire un roman. Qui marchera plutôt bien, et puis un autre. Vous allez être écrivain, d’ici quelques années. Et plus tard, oui, montrez-moi vos mains, oui, vous allez les utiliser pour créer, je ne sais pas, vous faites de la sculpture ? Ce sont des mains qui demandent de la terre, de la glaise, peut-être de la terre de jardin. Jardiner, vous aimez ça ?
- Bon. On va s’arrêter là, je vais retourner à mon siège.
- Vous ne me croyez pas, hein ? Je suis chamane.
- Chamane ? Je croyais que c’était en Sibérie, les chamanes. Avec des peaux de bêtes et des ossements.
- Pas seulement. Je vous observe depuis que nous sommes entrés dans l’avion, et je peux vous assurer que j’ai raison. Ce n’est pas grave. Vous allez oublier ce que je vous ai dit. Et puis quand ça arrivera, vous vous en rappelerez, et vous penserez à moi.
- Oui, sûrement. Bon, excusez-moi, je vais aller me reposer un peu. A bientôt.

Je retournai à mon siège, un peu hébété, sous l’effet conjoint de l’alcool, du tabac, et de cette effraction inattendue dans mon intimité. Je retournais la conversation dans ma tête, rien de tout ça ne faisait sens, j’étais à l’aise dans mes Gucci, un jeune cadre en pleine ascension, je voulais gagner du fric et me laisser aller aux spirales montantes du pouvoir en entreprise. Les mots de la chamane auto-proclamée disparurent rapidement de ma mémoire active.

En 2004, je me mis à écrire Le Chant des Arcanes après diverses péripéties professionnelles. En décembre de cette année-là, j’envoyai le manuscrit à différents éditeurs. En janvier 2005, alors que je me rendais à une entrevue avec Maren Sell, dans son charmant bureau de la place de l’Odéon, les vibrations régulières du bus RATP me plongèrent dans une douce torpeur, et les rues tristes de Paris s’effacèrent lentement, pour me replonger dans cette cabine d’avion, l’océan Atlantique étendait sous mes pieds une couverture de nuages, et la voix de la chamane me revint en mémoire.

Fatalitas !

~ par ThC le 10 février 2006.

Laisser un commentaire