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Papy Boom

Lucero Ayahuasca, peinture de Pablo Amaringo

Encore un article étonnant dans Le Monde 2, qui m’interpelle forcément - ne suis-je pas, après tout, à moitié suisse ? Comme beaucoup sans doute, j’étais persuadé que le LSD, cet hallucinogène puissant, avait été «inventé» par Timothy Leary dans les années soixante, juste avant la grande période « acid », Woodstock, Pink Floyd, etc.

Que nenni. Son inventeur, Albert Hoffman, chimiste suisse travaillant pour les laboratoires Sandoz, en a découvert les stupéfiantes propriétés en 1943 ! Passionné par les substances toxiques, venins et poisons végétaux, il travaille avant la Deuxième guerre sur les plantes sacrées. L’ergot de seigle, ce champignon connu dès le Moyen-Age pour les crises de folie collective qu’il occasionnait, attire vite son attention, et il en extrait diverses molécules encore aujourd’hui utilisées en médecine.

Lors de sa vingt-cinquième recherche (d’où le nom officiel de LSD 25) sur le champignon, il est pris d’hallucinations, d’une angoisse étrange : de minuscules cristaux de la substance ont été absorbés par sa peau au cours des manipulations. C’est l’événement originel, les recherches se poursuivent, les essais du produit prennent de l’ampleur, notamment en psychiatrie. La révolution psychédélique (« qui dévoile l’esprit ») est en marche, même la CIA s’y met, dans l’espoir de découvrir un sérum de vérité infaillible, ou un gaz de combat déstabilisant.

Dans les années 60 et 70, ils s’y mettent tous, les papys, d’Aldous Huxley (Le Meilleur des Mondes) à Allen Ginsberg (The Fall of America), d’Ernst Jünger (Heliopolis, Sur les Falaises de Marbre) à Arthur Koestler (Le Zéro et l’Infini), et remplissent leurs livres de visions hallucinées, poétiques ou effrayantes.

Mais le meilleur reste à venir. Le 14 janvier 2006, un congrès rassemblait à Bâle, en Suisse, un aréopage très select : « des neuropsychiatres, des psychologues, des ethnobotanistes, des chimistes, des pharmacologistes, des mythologues, tous les chercheurs ès psychotropes de la planète ». Et là, devant une audience captivée, Albert Hoffmann, 100 ans et toutes ses dents, confiait qu’il avait repris une petite quantité de LSD trois ans plus tôt. À 97 ans.

Et d’expliquer sa démarche : « Je pense qu’à notre époque, l’humanité devenant toute urbaine, l’homme perd le contact avec la nature. Il ne ressent plus qu’il fait partie du monde, il n’éprouve plus son unité avec le vivant, il ne voit plus la splendeur de l’univers, alors il désespère ».

« Capable de modifier notre état de conscience [le LSD] nous aiderait à mieux comprendre comment fonctionne notre esprit, et surtout le sentiment mystique ». Et d’enfoncer le clou : « Le LSD facilite l’accès à une vision sacrée, à une perception de la richesse du monde qui n’est pas matérialiste ».

À l’heure où la planète s’enflamme (ou tout du moins les ambassades scandinaves dans certains pays musulmans), laissons à notre papy suisse le mot de la fin : « Au fond, toute la question est de savoir quelle place nous voulons accorder au sacré dans notre monde, n’est-ce pas ? ».

Bon anniversaire, Herr Hoffmann.

Illustration : peinture de Pablo Amaringo

~ par ThC sur 5 février 2006.

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