Rencontres de voyages (1)
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J’aime voyager. Au sens littéral du mot, être en déplacement, en route. Quand cette sensation particulière d’entre-deux, d’être en chemin, m’envahit, que mes jambes frémissent comme des chevaux pressés de retrouver les grands espaces, que mon cœur se serre un peu d’inquiétude ou de tristesse. Ces sentiments ambivalents, chagrin de laisser un peu de vie derrière soi, joie de la découverte, du changement.
Plus que tout, j’aime partir pour un long moment, seul. Abandonner les masques, les contraintes, les relations lourdes d’histoire, ancrées dans les petites routines, les répétitions, les minuscules trahisons et mensonges qui s’accumulent, comme une couche de tartre, et recouvrent peu à peu notre existence pour la figer finalement dans une carapace inamovible.
Partir, ce n’est pas mourir un peu, comme disait l’autre, c’est tout l’inverse, c’est renaître, se réinventer, la liberté d’être sans passé, sans histoire(s). Disponible, ouvert aux autres et à soi-même. Le Chant des Arcanes, si on le regarde sous cet angle, est une longue suite de rencontres dans cette lévitation du voyage. Rencontres réelles, rencontres inventées ou fantasmées, visions provoquées par des hallucinogènes, apparitions… Toutes liées à cette disponibilité si particulière du corps en mouvement, de l’être en déplacement.
J’en ai vécues quelques unes, de ces rencontres étranges, et je vous les raconterai peu à peu, au fil des souvenirs. Il y en a une, en particulier, que j’ai envie de coucher par écrit avant qu’elle ne disparaisse de ma mémoire.
C’était au milieu des années 90. Pour mon travail, je faisais de nombreux déplacements en province depuis Paris, et j’avais un de mes clients dans la région de Nice. Un vendredi de printemps, épuisé par la semaine de travail, je m’étais écrasé sur un siège d’avion, et m’étais immédiatement endormi contre la fraîcheur du hublot. Comme souvent, je n’avais même pas vu l’avion décoller, et m’apprêtais à me réveiller à Orly.
L’avion se posa à Montpellier, en raison d’un orage violent, pour repartir une heure plus tard. Je me rendormis aussitôt, trop épuisé pour pester. D’une certaine façon, ce deuxième somme était une bénédiction, un moment volé, encore meilleur que le premier, les tableaux Excel et les slides PowerPoint ne hantaient plus mon sommeil.
Je dormais profondément lorsqu’une main étonnamment douce me caressa la joue, décoiffant gentiment les cheveux sur mes tempes. La suite, je suis incapable de vous la raconter correctement, car ce fut l’affaire de quelques secondes à peine. Réveillé en sursaut, je m’apprêtais à incendier l’hôtesse qui s’était autorisé une telle familiarité, mais le siège à côté de moi était vide, et personne ne se tenait dans le couloir. Une voix résonnait encore dans mes oreilles, avec un accent rocailleux que je reconnus immédiatement : «Réveille-toi, réveille-toi. Tu vas rater ça. Ouvre les yeux, regarde comme c’est beau…»
L’avion survolait l’Auvergne. Le soleil embrasait l’horizon, les sommets arrondis des volcans s’allongeaient sur un tapis d’ombre. Quelques lacs brûlaient comme des opales dans la lumière du soir, renvoyant vers le ciel les derniers rayons. Il n’y avait pas un nuage, le monde était phosphorescent, avec des reflets vert pâle qui se noyaient dans une mer d’or liquide. C’était une féerie. Je restais bouche bée, stupéfait, le nez collé sur le plastique du hublot, m’efforçant d’imprimer à jamais cette image, les yeux humides de bonheur.
La voix a poursuivi, doucement, comme pour s’excuser, presque. « C’est pour ça que je suis restée, tu sais. » Les larmes coulaient maintenant sans retenue sur mes joues. Cette voix, je l’avais tellement entendue quand j’étais petit. C’était la voix de mon arrière grand-mère, Léonie Broquère. C’est elle qui berçait et calmait le bébé pleurnichard que j’étais, dans les Pyrénées. Malgré sa jambe de bois –elle était passée sous un train au début du siècle- elle était morte centenaire, et tous les étés, pendant les vacances chez mes grands-parents, je l’avais vue, sphinx impassible, immobile, sur son fauteuil contre la baie vitrée de la terrasse, toute de noir vêtue.
Son visage ridé, ses lunettes noires, rondes comme celle d’un aveugle. Ses jupes de gros tissu gris foncé, en toute saison. Les grosses chaussettes noires, qui cachaient sa prothèse, sans toutefois en étouffer le grincement mécanique lorsque ma grand-mère l’amenait marcher.
Elle était là, quelque part, dans l’avion, autour de l’avion, esprit immatériel enfin libéré de la pesanteur, libre de ses mouvements. Des années après sa mort, elle pouvait enfin voyager, libre, sans histoire, sans passé.
Je n’ai pu m’empêcher de rire à gorge déployée, dans cette carlingue qui me ramenait sur Paris. Le monde était tellement beau.





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