Dans les limbes

Pokhara, Népal, ThC

Les limbes… Un mot que j’ai toujours aimé, allez savoir pourquoi, une question de sonorité, bien sûr, mais aussi une attirance immédiate, une connexion directe avec mon cerveau, des images qui défilent, de grands territoires gris, un brouillard permanent, une sorte de lande d’où émergent des silhouettes fantomatiques, arbres tordus, roseaux au bord de tourbières, asphodèles aux fines grappes blanchâtres.

Je n’ai découvert très tard, à la lecture d’Ann Rice, qu’il s’agissait, pour les chrétiens, de l’endroit où habitent les âmes des enfants morts avant le baptême. Séjour de félicité, selon le Larousse, où les Justes de l’Ancien Testament attendaient le retour du Christ. Pour ma part, j’étais loin d’une image heureuse, encore que dans ma représentation personnelle rien d’agressif ou de mauvais ne se dégageait de ces paysages oniriques. Plutôt un sentiment d’éternité, d’immanence.

Au milieu des années 1990, j’avais dévoré le livre d’un géopoliticien -je n’arrive pas à retrouver son nom, ni le titre de son essai. Il parlait des nouveaux limbes, de ces territoires que des générations d’explorateurs avaient soigneusement cartographiés pour compléter peu à peu les zones blanches de nos atlas et manuels de géographie, et qui redevenaient, à l’issue de bouleversements politiques ou d’une lente dégradation, des terrae incognitae, des zones inaccessibles, inconnues.

Réfléchissez, il y en a beaucoup, de ces zones blanches, ou grises, où nous ne pouvons plus aller, où nous ne savons plus vraiment ce qui se passe. Zones de conflits, zones de révolte, endroits où le visiteur risque l’enlèvement ou la mort, territoires tenus par des milices ou de nouveaux seigneurs : des pans entiers de l’Amérique du Sud, de l’Asie centrale, de l’Afrique, de la Colombie à l’Afghanistan, de l’Algérie au Zimbabwe. Zones encloses de barbelés, comme ces dunes de Namibie où le promeneur pourrait trouver, sur la plage, des diamants. Zones mafieuses tenues par des économies parallèles, plantations de coca, de hashish, montagnes du Triangle d’Or où des tribus armées font pousser les champs de pavot.

Steppes de l’Asie centrale, comme celles où commence le fabuleux Babylon Babies de Maurice G. Dantec. Frontières fermées, ou à peine entrouvertes. Bien malin qui peut savoir ce qui se passe vraiment en Corée du Nord, nous n’avons que quelques images volées par des fugitifs ou autorisées par la dictature communiste. Vision lointaine, photos satellite.

Parfois, ces zones s’ouvrent à nouveau, emplissant nos écrans de télévision d’images terribles, charniers du Cambodge, du Rwanda, camps de réfugiés du Darfour, squelettes humains se mourrant de faim ou de maladie, villes détruites, rasées, du Pakistan, de l’Afghanistan, villages de tentes à perte de vue dans le désert. Les nouveaux limbes sont des cimetières.

Les taches blanches remplissent à nouveau nos cartes, sauf celles qui figuraient la calotte polaire ou la jungle amazonienne, et qui se résorbent à vue d’œil. Paradoxal, sans doute, à une époque où nous dressons la carte des planètes voisines, et où notre propre terre se réduit, disparaissant par morceaux entiers dans les limbes. Après des siècles de découverte, d’élargissement de notre sphère mentale, nous subissons, et nous acceptons, le rétrécissement du monde, son amputation progressive.

Il y a encore quelques arpenteurs des limbes, journalistes, explorateurs de l’extrême. Ils sont de plus en plus rares, ils risquent – et perdent – leur vie pour que ces territoires restent arrimés à notre planète. Devoir d’information, devoir d’ingérence.

Ou simplement, comme ces plongeurs des abysses, ou ces alpinistes de haute montagne (je pense à Jean-Christophe Lafaille, disparu ces derniers jours au Népal), la volonté de porter l’humain à des sommets, et d’affirmer haut et fort que le monde, dans ses moindres recoins, nous appartient à tous.

 

~ par ThC le 31 janvier 2006.

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