Les séquelles de Bambi

Exposition au château de Chambord, mai 2005

Je crois que c’est Borgès qui a écrit que depuis que l’humanité existe et que les hommes se racontent des histoires, tous les textes se ramènent à trois archétypes, trois modèles fondamentaux, et que tous les livres ne sont qu’une variation sur ces mêmes structures : la quantité de fables que nous sommes capables d’inventer est limitée, parce que notre imagination l’est.

Je suis à peu près certain que le thème de la quête, dont l’Odyssée était le modèle, figurait dans cette liste universelle. Pour les deux autres, ma mémoire me joue des tours, et je n’ai pas pu retrouver le texte en question, donc vous n’en saurez rien… Oubli sans doute contrariant pour vous, mais salvateur pour moi, car j’ai l’impression de créer du neuf, alors que si je devais à chaque fois relire mes brouillons et réaliser que mes histoires existent déjà dans telle ou telle variante, ce serait gravement déprimant.

Au moins aussi déprimant que de réaliser qu’on m’a menti, il y a très longtemps. J’avais cinq ans peut-être, mes parents m’avaient amené à ma toute première séance de cinéma dans une petite salle de Champigny-sur-Marne, pas loin de l’église Saint-Saturnin. On y projetait Bambi, le film de Walt Disney, et je découvrais tout à la fois le grand écran, les images en couleurs, le bonheur d’être un enfant, les difficultés de la vie et la mort. Sous le poids de ces révélations cumulées, comme un culbuto oscillant entre le rire et les larmes, j’étais resté quelques jours enfermé dans un mutisme total, proche de la catalepsie, au point qu’un rendez-vous avait été pris chez le médecin.

Sur le pavé froid de la rue de Musselburgh, dans les tourbillons de feuilles mortes et les odeurs fétides de la Marne hivernale, j’ai finalement ouvert la bouche et demandé à ma mère : «Maman, c’est quoi mourir ? ». C’est quand on part et qu’on ne revient plus, comme la maman de Bambi…

Eh oui, ne plus revenir, car l’histoire est finie, achevée… Elle est complète, bouclée, assimilable, prête à digérer. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir de suite, attention ! Ma mère en est à la quatrième chèvre de Monsieur Seguin, à la demande de mes neveux et nièces, car la première chèvre finissait vraiment trop mal (…et dans la vallée, on entendait Monsieur Seguin qui criait « Blinchette ! Blinchette ! Reviengues ! »)

Pour Bambi, en tout cas, c’est pas pareil.Vous avez vu les affiches ? Il y en a partout.

Les marquetteux de la Disney corporation, nous infligent un Bambi 2, le retour, qui m’énerve, m’horripile, m’insupporte. Ces gens-là ont menti à l’enfant que j’étais, ils m’avaient promis que l’histoire était terminée, et les voilà avec un sequel, je rêve, putain les enfoirés, aucune parole. Ils viennent de détruire un de mes plus beaux souvenirs.

Je les déteste.

 

~ par ThC le 25 janvier 2006.

8 Réponses to “Les séquelles de Bambi”

  1. Oui, c’est une honte.Et qui sera notre nouveau bambi? Big brother avec un masque de cerf.
    Je n’irai pas et manifesterai devant quelque ciné.
    Yo!
    Laurent

  2. Coucou, très sympa ton blog, j’aime beaucoup !
    Pour Bambi je trouve ça dommage
    Ils n’ont qu’à innover dans d’autres dessins animés au lieu de poursuivre. Généralement le premier est meilleur que le suivant.
    Bisous à bientot angie

  3. Le nouveau Bambi, avec son air de pain rassis avant même d’être sorti, montre que Disney est en train de se détruire lui même. C’est une autre variation, cette fois ci en direct et en grandeur nature, sur le thème de la destruction, savoureusement commentée dans l’article “la muraille de papier” du blog. Mais, au fait, au Tarot, n’y a-t-il pas une arcane intitulée “La Mort” ?

  4. Oui et non. En fait, l’arcane XIII qui représente un squelette avec une faux n’a pas de nom. On l’appelle généralement l’Arcane Sans Nom, et il symbolise avant tout un changement radical, sans nécessairement de connotation négative. Il est le pendant du Mat, qui n’est pas numéroté (l’Arcane Sans Nombre, en quelque sorte), qui est lui aussi un symbole de changement, mais d’évolution lente, cachée, indécise. Excellente question en tout cas, puisque j’ai fait de ces deux figures les deux pôles du roman.
    ThC

  5. Entre le lent rassissement des films (voir commentaire précédent) et les rapides changements capitalistiques entre Disney et Pixar, il semble pouvoir y avoir une coexistence entre les arcanes sans Nom et sans Nombre. Y en a-t-il un autre qui, comme Janus, aurait double visage ?

  6. Salut!

    Ton blog est magnifique, bravo… J’aime bien le design et tes textes hors du commun…:-)

    Entre autres, moi aussi je suis outragée de ce Bambi 2 … Scandaleux… Ils ne savent plus comment vendre leurs films!!!

    Bravo et à ++

  7. Très très joli blog, esthétiquement c’est une réussite ! Et de jolies réflexions aussi, je repasserai :-)

  8. La découverte de la vie…
    J’ai souvenance d’un ouvrage de la Comtesse de Ségur : “Pauvre Blaise”. Un oncle, instituteur, l’avait débuché du grenier de l’école communale. Un de ces anciens prix distribués, autrefois, aux meilleurs élèves.
    “Pauvre Blaise” : nul besoin de résumé, le titre se suffit à lui-même. Plus mélo…
    Volumineux, couverture rouge et lettres dorées, papier piqueté de taches jaunissantes, le livre pesait lourdement sur mes genoux de gamine. J’étais malade, alitée pour plusieurs semaines et seule. Sur ce vénérable bouquin, j’ai sangloté tout mon saoul. Chagrin inavoué, inconsolé.
    Ont passé les années…
    Pour son huitième anniversaire, ma fille Aurélie a reçu, de sa grand-mère, les œuvres de la volubile Comtesse, reproductions inspirées de collections anciennes.
    Puis d’autres années encore…
    Afin de poursuivre ses études, Aurélie doit quitter notre maison. Avant son départ, s’imposent de grands rangements : tous ses livres depuis l’enfance. Je l’aide. Par strates, nous remontons le temps. Revoient le jour les délicats livres bleus de la Comtesse, un peu défraîchis cependant. Sauf un. Je m’en étonne. “Maman, tu m’as déconseillé sa lecture. Tu ne te souviens pas ?” Coup d’œil sur le dos du volume. “Pauvre Blaise”.
    Soudain le temps s’amenuise… la solitude… le maladie… le livre trop lourd… la découverte de sa confiance enfantine… Maîtriser les larmes. Silence.
    Toujours les années… Le temps s’appesantit.
    Au grenier, les livres se sont endormis en attente d’un improbable réveil.
    Voilà, je n’ai pas su lui parler. Seulement la protéger. Ainsi s’est refermé le cycle.
    Francine

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