La muraille de papier

De Jin Shan Ling à Simatai, ThC

Finalement, il paraît qu’on ne voit pas la Grande Muraille depuis la lune. Le phantasme antique d’une présence humaine visible de l’espace est tombé à l’eau… Encore qu’à notre époque technologique, d’autres signatures clament notre présence relativement haut et fort : la ceinture de milliers de boîtes de conserves qui gravitent en orbite autour de la planète, les émissions radio qui entourent notre monde d’une invisible toile d’araignée, les traces de pas sur le sol lunaire, et les sondes et objets divers abandonnés sur nos voisines proches ou envoyés aux confins de l’espace.

Mais revenons un instant à ce gigantesque serpent de pierre qui court à perte de vue sur les montagnes au nord de Beijing, collé au sol, insouciant des reliefs escarpés et des précipices vertigineux qu’il longe. Une construction inouïe, presque infinie, qui déploie ses tronçons sur plus de six mille kilomètres. Les escarpements rencontrés sur la courte promenade de Simatai à Jinshanling donnent aux promeneurs une faible idée de l’ampleur et de la difficulté de la construction. Combien de tonnes de pierres, de briques, de mortier, combien de milliers de morts sur ce titanesque chantier qui a commençé avant notre ère et s’est poursuivi jusqu’à notre Moyen-Âge ?

Le plus intéressant, néanmoins, ne se voit pas, pas plus que les ossements qui doivent parcourir la trajectoire onduleuse des remparts. J’en ai trouvé la trace dans Enquêtes, un recueil de textes de Jorge Luis Borges, quelques pages écrites en 1950 dans la douceur de Buenos Aires, et intitulées La Muraille et les Livres. Borges y signale que l’empereur Chi Hoang Ti, qui décida la construction de ce rempart infini pour défendre ses territoires des invasions barbares avait également ordonné la destruction de tous les livres antérieurs à lui.

Oh, rien d’anecdotique ou d’innocent, même si ça se passait à l’époque des guerres puniques : la civilisation chinoise avait déjà donné naissance, en cette époque reculée, à des “auteurs” comme Confucius ou Lao Zi… Borges s’interroge ainsi sur le caractère de cet homme, qui fit ériger le plus gigantesque monument créé par l’homme, et détruisit des milliers d’ouvrages, en décidant “que l’histoire commence(rait) avec lui”.

Construire, détruire. Sempiternel refrain, dialectique ô combien d’actualité. Juste une question d’ampleur.

 

~ par ThC le 20 janvier 2006.

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