La fin du rêve

Frontière chilo-bolivienne, ThC

C’est la fin de mon rêve, ce rêve un peu obsessionnel dans lequel je vivais paisiblement depuis maintenant plus d’un an. C’est triste, non, la mort d’un rêve ? Si je m’écoutais, je retournerais au Chili, à la frontière bolivienne, l’enterrer au-dessus des grands déserts de sel, avec des fleurs artificielles, des fleurs de toutes les couleurs qui résistent au froid et au soleil, un mausolée de plastique au bord d’une route de montagne. Mais laissez-moi vous raconter comment ça a commencé.

C’était en décembre 2004. J’ai rêvé que j’avais écrit un roman, un objet littéraire hybride, moitié thriller et moitié heroic fantasy, avec une touche de spiritualité ou d’ésotérisme, et beaucoup de voyages, un truc résolument moderne, qui pouvait se lire comme de petites nouvelles policières, mais en même temps avec une histoire complexe à lire de bout en bout, et puis le machin, quand on gratte un peu, il y a un double-fond, et puis un autre… Bref, un truc impossible, comme on ne les imagine qu’en rêve.

Dans mon rêve, mes amis avaient aimé, ils m’avaient encouragé à l’envoyer à des éditeurs, et j’avais pris ça un peu à la rigolade. Je me suis réveillé quelque part dans le IXème arrondissement, avec quinze exemplaires au format A4 dans des cartons, en plein hiver, à trimballer ces kilos de papier sous la pluie parisienne, puis dans les odeurs soufrées du métro, et à les mettre dans des grandes enveloppes.

Et puis je me suis rendormi, et j’ai rêvé à nouveau. Une bonne fée s’emparait presque à mon insu d’une des enveloppes, l’amenait dans ces arrondissements littéraires de la rive gauche, le présentait avec conviction. En janvier, dans mon rêve, on m’appelait pour un rendez-vous, une femme belle, très classe, qui me disait avec un petit accent germanique quelque chose comme: “Bon, alors naturellement, j’ai beaucoup aimé.” Et je ne savais pas quoi dire dans mon rêve, je bafouillais, nous échangions des banalités, et puis du papier, des papiers à signer.

Et mon rêve a duré comme ça un an, car voyez-vous (c’est vraiment le genre de détail idiot qui n’arrive qu’en songe) les oracles de l’édition avaient décidé que la parution aurait lieu en mars 2006, qu’il était impensable que ça sorte avant. Moi, j’étais plutôt content, parce que ce rêve me plaisait bien, alors qu’il dure un peu plus longtemps, c’était pas si mal que ça, en fait.

Mon rêve s’est morcelé en petits fragments cotonneux. Ces cocktails où l’on me présentait comme un “Hauteur”, ces regards furtifs, mon incapacité à répondre à des questions triviales. Des présentations, des gens qui s’intéressent non pas à ce que j’ai écrit -et que je suis encore incapable de résumer intelligemment- mais à moi, parce que j’ai écrit quelque chose. Les réunions de brief avec les équipes commerciales, dans ces bâtiments aux plafonds démesurés, sur des tables d’école, tous ces visages qui se tournent vers moi, qui attendent… Mon rêve devenait tout doucement plus sombre, plus noir.

Je me suis vraiment réveillé mardi dernier. Un éclat de lucidité terrifiant. J’avais passé la soirée avec Elisabeth, nous avions apposé les corrections finales sur nos jeux d’épreuves. Tellement de coquilles, de fautes, d’erreurs de syntaxe ! Je ne comprenais toujours pas comment mes premiers lecteurs avaient pu passer là-dessus, oublier cet inconfortable manuscrit spiralé au format A4, et réussir l’exploit de le dévorer. Comment il avait passé les comités de lecture, réussi à se faire aimer malgré moi… Et je me suis rappelé qu’il s’agissait d’une illusion, d’un mirage, que ce n’était pas la réalité, donc toute logique de causalité était à proscrire. Et je me suis rendormi, d’un sommeil léger, inquiet, soupçonneux.

Mais maintenant, je suis réveillé. Je suis arrivé à la fin du rêve, ou plus exactement il n’a plus besoin de moi pour exister. Il est devenu autonome. Une mécanique industrielle de précision a pris le relais, les rouages de la machine cliquettent, tout se prépare sans que j’aie désormais à intervenir. Les cartes qui vont servir de teasing commercial sont arrivées sur mon bureau, à côté du clavier, et les dessins d’Alexandro Jodorowsky et de Philippe Camoin déploient leurs à-plats de couleurs. La couverture a été conçue, réalisée, validée.

Le Chant des Arcanes est déjà référencé, identifié, codé, par une armée de puces électroniques qui déclenchent les procédures et les connexions informatiques : il est déjà annoncé sur les sites de la Fnac, d’Alapage, d’Amazon… Puisque c’est sur Internet, c’est la réalité, non ?Je peux quand même vous confier qu’il y a quelque chose qui cloche, quelque chose qui me fait penser que toutes ces pages web sont autant de mirages sur la grille…

Personne n’y a pensé, mais ça montre bien que c’est inventé : la date de sortie est prévue pour le 9 mars prochain. Quoi ? Attendez, c’est pas possible, une date comme ça. Neuf. Trois. Six. Ça cache quelque chose, non ?

 

~ par ThC le 13 janvier 2006.

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